Top 10: Une histoire d’Ha-Moore

TOP 10 par Alan Moore, Gene Ha et Zander Cannon

Come on and play !

Come on and play !©Vertigo

AUTEUR : BRUCE LIT
VO: Vertigo

VF: Semic/Urban

Top 10 est une série scénarisée par Alan Moore et dessinée par Gene Ha puis Zander Cannon. Cet article en couvre l’intégralité.
D’abord éditée par Semic, Top 10 a été ensuite rééditée en 3 volumes par Urban avant de paraître en format Omnibus (600 pages) en décembre dernier.
Traduction d’Alex Nikolavitch.

A ses débuts, Canal Plus diffusait une série policière formidable : Hill Street Blues ou Capitaine Furillo.
Loin du volet spectaculaire, glamour et violent du métier de flic, HSB décrivait le quotidien de flics ordinaires dans des enquêtes banales à l’humour absurde ; chaque épisode commençait par un briefing auquel assistaient toutes les équipes avant leur journée.
Le réalisme y était saisissant, on pouvait y sentir le café du matin, les bouches pâteuses et l’odeur du commissariat. Portée par un très joli générique, les flics devenaient les collègues imaginaires du spectateur qui,au fil du temps, s’attachait aux personnages.

Alan Moore après From Hell souhaite tirer un trait sur le Grim and Gritty dont il fut l’initiateur avec Watchmen. Avec Top Ten, il signe volontairement un récit léger, facile d’accès et une véritable déclaration d’amour à Hill Street Blues.
Il n’ y a pas de héros dans Top Ten ou plutôt il n’ y a que cela !  La série met en scène la ville de Néopolis où tout le monde est doté de super-pouvoirs. Les flics du commissariat Top 10 y ont, comme on peut l’imaginer fort à faire ! Le défi de Moore est de taille : comment être un héros et faire son boulot dans une ville où même les gosses ont des pouvoirs ?

Et Moore laisse exploser son imagination : un sergent canin, un requin avocat travaillant contre la firme Spielberg (!), un exhibitionniste invisible, un serveur de bar avec une tête de volcan ! c’est du délire !

Un requin avocat qui travaille pour Spielberg !

Un requin avocat  !©Vertigo

Moore aidé par ses dessinateurs enchaîne des séquences clin d’oeil comme un polisson qui abuserait du name’sdropping.   Lors d’un match de gladiateurs, sur les marches de l’arène on retrouve le Roi Leonidas et Stumblios de 300. Un peu plus haut à droite la version dessin animé d’Ulysse 31 déguste du Pop Corn avec le Cyclope….des Xmen ! En bas à droite la vache qui rit ! Chaque page est composée ainsi. Lire Top 10, c’est à la fois hilarant et épuisant. Après tout faire des Top 5 ou des Top 10, c’est l’apanage du geek et Moore compte bien en donner pour notre argent !

Par exemple, Le Punisher version Top 10 est un exterminateur de vermines au sens propre du terme: il massacre les souris ! Les souris étant particulièrement pugnaces, il leur envoie…. Chalactus ! Je suis incapable de résister à cet humour.

Alors, sauras tu  les trouver tous ?

Alors, sauras tu les trouver tous ?©Vertigo

Parallèlement à celà , nous découvrons Neopolis et ses flics par le biais de l’adorable Robyn fraîchement débarquée, aussi perdue dans cet univers que son lecteur ; Moore nous indique clairement par le bais de la boite à jouets de notre bleusaille qu’il veut s’amuser et nous en mettre plein la vue.

Et Top 10 contient à mon sens deux scènes d’anthologie à classer au panthéon des meilleures scènes de comics.
Une ouverture magnifique où Robyn est conduite au commissariat par un taxi zen ; entendez par là un aveugle qui considère qu’il amène ses clients vers leur destin sans se soucier des obstacles, ni du code de la route !
Et la confrontation hilarante entre Girl One, jeune femme habillée par des tatouages colorés qui découvre que le sergent Hyperdog, comme tout bon chien, ne voit pas les couleurs. Autrement dit, elle se ballade à poil devant son supérieur tous les jours !

I Dont Wanna be your dog !

Juste une mise au poing !©Vertigo

Pas de héros donc, et un récit où les situations sont plus importantes que les intrigues. Et pourtant , la vie grouille dans le Top 10 : il se passe plus de choses en 6 épisodes de Moore qu’en 100 du sinistre Spawn !
Malgré l’humour débridé de la série, le lecteur retrouves des thématiques chères à Moore : Comme Rorschach, Girl One a une peau aux motifs mobile , un tueur sème la terreur parmi les prostituées et Robyn est initiée par un agent charismatique comme Evey avec V. Les Watchmen étaient minoritaires ? Neopolis fait des super héros sa norme !

On retrouve également l’attachement du britannique pour les marginaux au travers de la sympathique Jackie Kowalski, lesbienne esseulée comme une des victimes de Watchmen. Jackie est belle, drôle, intelligente, gaie (sic) et désespérément seule … Transparente comme son pouvoir, personne ne semble s’intéresser à elle.
Et toujours la géographie, chère à Alan Moore véritable géopsychologue où la ville et ses territoires dessine le caractère des habitants comme dans From Hell.

Des personnages tous attachants, notamment Jackie Kowalski ici au premier plan ©Vertigo

L’humour de Moore (re-sic) lui permet d’aborder des sujets où beaucoup se seraient cassé les dents : addiction à la drogue, prostitution infantile et zoophilie. De la même manière qu’il est impossible d’imaginer Le Parrain sans Brando , Top 10 est intrinsèquement lié au talent de Gene Ha. Révélé par le récit de Scott Lobdell Cyclope et Phoenix  qui narrait déjà une aventure des Xmen hors des entiers battus, Ha se déchaîne littéralement sur ses planches !

Ces décors ! Ces costumes ! Cette architecture !  Chaque planche regorge de mille détails méticuleux flattant l’oeil du lecteur obsessionnel. Ici un tag en référence à V, là un clin d’oeil à la batailles des planètes et enfin une publicité pour shampoing avec Wolverine, un Scott Summers dormant la bouche ouverte dans le métro, un Reed Richards en vieux pervers et un Dr Doom en enfant capricieux !

Along came Chalactus !

Along came Chalactus !©Vertigo

En plus de la série principale, Urban réédite également  les deux mini séries : L’odyssée de Smax et les Forty Niners. Concernant cette dernière , je ne vais pas tourner autour du pot, je n’ai pas réussi à la finir et ai lu 90% de l’histoire péniblement. Moore n’y est pour rien : la nostalgie des Super Héros d’après guerre, les histoires d’aviateurs, le style Pulp , tout ça ne me parle pas malgré les dessins splendides de Gene Ha.

L’odyssée de Smax est par contre impressionnante de virtuosité entre le scénariste et le dessinateur Zander Cannon. Ceux qui adorent Bone se sentiront chez eux : des dessins faussement Bone-Homme ,de l’humour comme s’il en pleuvait, un héros fier et noble qui passe son temps à être ridiculisé par les seconds rôles, des dragons, des monstres, des trésors et de l’amour impossible !

Où est la référence à Syd Barrett ?

Où est la référence à Syd Barrett ?©Vertigo

En une centaine de page , Moore multiplie les références littéraires (Tolkien, Harry Potter, Gaiman et …Peyo !), musicales (Syd Barrett et ABBA!), et cinématographiques (Le Septième sceau tourné en ridicule) . Et les formalités administratives à remplir pour partir à la chasse au Dragon ne sont pas sans rappeler Les 12 Travaux d’Astérix et sa fameuse séquence bureaucratique!

Mais cette bonne humeur est complètement au service d’une histoire solide avec des méta-commentaires subtils autour de l’immigration clandestine, la xénophobie et les tabous sexuels, bref tout ce qui n’est pas franchement drôle. Moore ne justifie pas l’inceste entre Smax et sa soeur. Il va jusqu’au’au bout de la cohérence de l’univers qu’il emprunte aux autres. Dans un univers où les ogres tuent leurs femmes, mangent des enfants, où les haches de guerriers servent à la fois de phallus et de cerveau , dans un monde de nains pervers, d’elfes roublards et de Dieux de la mort paresseux, dans cet univers où rien n’est à sa place, l’amour d’un frère pour sa soeur ne dénote pas. Voilà !

Alan Moore joue avec linceste ! Et rend ça beau !!!

Alan Moore joue avec l’inceste ! Et rend ça beau !!!©Vertigo

L’affrontement physique entre le héros et sa nemesis ne l’intéresse pas. Comme pour Watchmen ou Vendetta les bastons ne résolvent rien chez Alan Moore. Il s’agit d’éprouver le héros au cours d’une odyssée picaresque où un choeur de personnage féminins adorables d’ironie et d’intelligence, aident un homme qui a perdu la foi et qui ne trouve plus sa place dans l’univers qui l’a vu naître .

Moore comme Jeff Smith n’a pas son pareil pour bâtir une intrigue solide, intelligente derrière l’apparat du divertissement décontract’ . Rendre les choses si simples, si accessible, si léger n’est pas à la portée de tout le monde. L’adulte redevient un gosse dans un monde féerique enchanteur mais pas si effrayant. Inversement des enfants murs peuvent y lire une formidable épopée avec en filigranes les angoisses et les questions existentielles de l’être humain.

Une approche Cartoon réussie

Une approche Cartoon plus reposante pour les yeux que l’oppression de Neopolis ©Vertigo

Avec Top 10, Alan Moore prouve qu’il n’est pas que cet affreux misanthrope isolé dans sa tour d’ivoire et que, encore une fois, il règne sur l’empire des Comics empli de tacherons sans intelligence, ni culture ou d’ouverture au monde. Le seul défaut de cette écriture en restera sa qualité qui exigera de son lecteur une attention soutenue et un large temps de cerveau disponible pour en apprécier la cosmogonie.

Avec Jack.B.Quick, Top 10 reste l’une des rares oeuvres où le lecteur d’Alan Moore a l’occasion de se marrer et de le faire intelligemment. L’occasion pour le maître du Comics de rendre un vibrant hommage à la cullture populaire et à la culture geek tout court !

Un univers baroque à la folie des grandeurs assumée !

Un univers baroque à la folie des grandeurs assumée !©Vertigo

30 comments

  • Jyrille  

    Je viens de me payer l’intégrale Urban et donc de tout relire dans la foulée. Je suis totalement d’accord avec ton article même si je dois voir LE SEPTIEME SCEAU et lire BONE. J’ai vu METROPOLIS récemment donc ça fait plaisir de retrouver le personnage robot central dessiné ici. Je crois bien que je n’ai pas tout repéré dans la foultitude de détails, par contre je sais que mon histoire préférée reste celle de SMAX. Elle est horrible et dure, mais tellement drôle à côté de ça, avec ces nains qui jouent à un jeu de rôle à côté de la tanière du dragon.

    J’ai commencé à regarder THE SHIELD et je vois pas mal de points communs avec Hill Street Blues, série que j’ai rapidement vénéré, jeune ado.

    Bref, belle analyse chef, et sache que ça se relit toujours avec autant de plaisir !

    • Bruce lit  

      THE SHIELD figure dans mon TOP 10 des meilleures séries Ever !
      ENjoy !

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