Interview John Romita Jr
Propos recueillis par BRUCE LIT pour GEEK MAGAZINE#53
Remerciements particuliers à Phil Cordier et Jazmin Kuan Veng

C’est un titan des comics qui était l’un des invités d’honneur au Lucca Comics &Game notamment pour une table ronde mémorable avec Tetsuo Hara avec qui il partage un dessin prononcé pour les personnages aussi charismatiques qu’imposants.
John Romita Jr, n’est pas seulement un dessinateur Marvel : il est Marvel avec à son actif 40 ans de carrière pour la quasi intégralité des personnages de Stan Lee !
Dans le hall de son hôtel de Toscane, il nous accorde sa seule interview française. L’homme arrive souriant et aussi athlétique que ses personnages, tout en boitant. Un faux mouvement pendant ses leçons de karaté qui rappelle que derrière l’artiste en béton armé se cache aussi un homme sensible aux critiques.
Son management me fera courir pendant trois jours me promettant une interview qui ne viendra jamais. Il est 7 heures du matin et je suis quand même bien dégouté : si je ne suis pas à plaindre (seul représentant de la presse française à avoir été invité tous frais payés pour couvrir le festival), je vais repartir bredouille de ma rencontre avec mon dessinateur Marvel préféré. Même l’intervention de Phil Cordier via la boite perso de JrJr n’y fera rien.
Mais le téléphone sonne à 7h15, alors que je sors de la douche : Jazmin Kuan Veng, l’attachée presse du festival vient de chopper Johnny à son hôtel : il aura fini de déjeuner à 8h00, il a un créneau de 25 minutes avant une nouvelle journée de signature.
Imaginez-vous maintenant votre ami prenant sa navette puis courant avec valise à roulette et sac à dos empesé dans les rues italiennes à l’aube, et arrivant haletant, asthmé et en sueur au palace de l’artiste et vous chanterez avec moi : I know, it’s only rock’n’roll but I like it !

Cher John, je lis des comics depuis une quarantaine d’années, et d’aussi loin que je me souvienne il y en avait toujours signé JrJr. Est-ce que vous réalisez que vous avez été un auteur constant dans la vie de beaucoup de lecteurs ?
Ah… Vous ne pouvez pas imaginer comme vous me faîtes plaisir ! C’est ce que l’on me dit à chaque fois que je viens en convention. J’en suis très fier mais en même temps un peu terrifié : le temps passe si vite. J’en parlais encore récemment avec ma femme : je sors encore des comics et il m’en reste encore tellement à dessiner ! J’espère pouvoir encore physiquement tenir ce rythme encore longtemps (il a 69 ans- Nda). Mon but a toujours été le même depuis mes débuts : être un bon artiste.
Comme votre père, vous avez illustré des sagas clés de Spider-Man notamment le run avec Straczynski qui fit entrer Peter Parker dans des aventures particulièrement matures. Aviez-vous des conversations avec votre père à propos de ce personnage ?
Oui, je me rappelle avoir eu une conversation avec lui après le 11 septembre pour l’épisode spécial avec Straczynski. C’est un épisode majeur pour moi, très personnel, et mon père me disait qu’il était fier de moi. Paix à son âme, il nous a quittés récemment…
C’est un épisode particulièrement controversé : celui où l’on voit le Dr Doom pleurer sur les ruines du Word Trade Center !
Ces critiques m’ont agacé, c’est vrai : personne ne peut considérer le Dr Doom comme un personnage sympathique. Le but de cette séquence était de montrer que même un vilain peut être désemparé face à cette violence aveugle. J’en suis toujours très fier, quoiqu’on en dise.

Vous avez également illustré deux runs essentiels sur les X-Men : celui de Chris Claremont puis de Scott Lobdell…
Ce furent deux runs très différents. Avec Claremont, j’étais en phase d’apprentissage, il m’a tellement appris. Il m’intimidait : c’était un vétéran, il était brillant. Il l’est encore d’ailleurs. Je passais de la gestion solo d’un personnage comme Spider-Man ou Iron Man celle d’une équipe entière. Avec Scott, dix ans plus tard, c’était différent : c’était moi le vétéran. J’étais d’avantage préparé, j’avais désormais plus d’expérience.
Votre grande œuvre reste associée à deux runs majeurs de Daredevil, celui de Nocenti puis Miller pour The Man Without Fear. Sans vouloir dénigrer vos autres travaux, on vous sentait particulièrement impliqué !
J’ai une histoire avec ce personnage : c’est le premier que je voyais dessiné par mon père ! Il me parlait beaucoup de Daredevil pour m’expliquer ce que devait être un super héros. C’est gravé en moi. Au moment de dessiner le Daredevil de Nocenti, j’étais sur le point de jeter l’éponge vous savez ? J’avais eu de très mauvaises expériences éditoriales, je voulais quitter le monde des comics et pensais à me lancer dans la publicité !
Vraiment ?
Oui, l’éditeur de Daredevil de l’époque, Ralph Macchio m’a rattrapé au vol et demandé de reconsidérer ma décision en me laissant d’avantage de latitude pour travailler avec Ann Nocenti. Ann était merveilleuse, une superbe scénariste avec qui j’ai adoré collaboré.
Le diable a sauvé votre carrière !
(Rires) Mais oui ! C’est vrai ! Bien dit ! Je me suis très investi dans ces histoires. Daredevil reste mon personnage préféré même si Spider-Man est plus intéressant à dessiner.

Et Miller ?
Ce qu’il faut savoir, c’est que Miller et moi, avons commencé les comics quasiment au même moment. Il a commencé en tant qu’artiste avant de devenir un génie. Nous avons appris ensemble et il a compris que la clé d’une collaboration réussie este de donner au dessinateur le contrôle total du visuel. Il me donnait une trame plus ou moins vague et me laissait ensuite carte blanche pour construire mes illustrations. Nous avons travaillé en toute confiance ensemble sur Daredevil et ensuite sur Superman.
Le Punisher, Sentry ou Hulk ont également brillé sous vos crayons. Appréciez-vous leurs itérations live ?
Oui, parce que je suis très attaché à ces personnages ; j’ai été consulté pour chacune de ces adaptations et certains de mes visuels sont visibles à l’écran. C’est sans doute égoïste, mais c’est une reconnaissance de mon travail !
Vos détracteurs ont souvent invoqué la carrure exagérée de vos personnages et leur raideur. Que leur répondez-vous ?
(Piqué au vif) Raides mes personnages ? On m’a souvent critiqué sur leur corpulence et sur beaucoup d’autres choses, surtout sur les réseaux sociaux. J’avoue en être parfois peiné, car si je peux accepter des critiques constructives et argumentées, la plupart du temps ce qui m’est reproché ne veut absolument rien dire, surtout de personnes qui ne comprennent rien au dessin. Mon père m’a appris à accepter les critiques pour m’améliorer. Je n’ai jamais perdu de vue cet objectif : devenir un meilleur artiste mais les réseaux sociaux sont tellement injustes.

Vous avez collaboré avec Mark Millar sur Kickass pour un résultat époustouflant.
J’ai ressenti la même l’attitude avec Millar qu’avec Nocenti ou Miller. On me faisait confiance, on respectait mon travail, j’ai adoré travaillé sur cette variation tordue de Spider-Man, il y avait tellement d’idées géniales dans Kickass.
Vous n’avez jamais eu envie de travailler avec Garth Ennis ?
Oh mais j’adorerais ! Je ne l’ai jamais rencontré mais si je l’avais en face de moi, je lui demanderais : « alors quand est-ce que l’on s’y met ? »
Vous pouvez lui transmettre le message ?


La grande question est : As-tu fait passer le message ?
Merci de partager cet échange. Pour moi, Romita Jr, c’est d’anciens épisodes de Spider-Man (la seconde demande en mariage ?) et les X-Men après Paul Smith. Puis le magistral RCM Daredevil et une Guerre des Armures 2 plus intéressante visuellement que narrativement, jusqu’à ce qu’aux prémisses de Dragon Seed (superbe Fin Fang Foom par le JR²). Je le retrouve chez les X-Men dans un combat contre les Acolytes et un Colossus s’apprêtant à perdre sa soeur. Vient l’ère Spider-Man et le duel entre ses Spidey ambiance polar Noir et les bondissantes pages de Bagley en face. Si je n’ai jamais été attiré par les Millarderies, c’est toujours un artiste que j’aime retrouver.
Oui, j’ai bien transmis le message à Garth Ennis qui m’a répondu « Uh…ok »…
A mon avis, c’est mort ^^
Ah merde…
J’adore le style de JRJr.
John Romita Jr reste pour moi un excellent dessinateur.
Avec une très grande ressemblance au dessin a son père en début de carrière.
Il a su s’approprier son propre style que ça soit sur Batman, Spider-Man, Kick-Ass et même Superman Year One même si le scénario n’est pas si chouette mais le dessin était remarquable.
Merci John Romita Jr de nous faire rêver .
Une touche immédiatement reconnaissable ; quelles que soient la qualité des planches de Johnny, on ne s’ennuie jamais en le lisant. Jamais.
Il reste également un de mes dessinateurs américains préférés, un de ceux, comme relevé dans l’entretien, avec qui j’ai grandi, notamment sur la période Uncanny X-Men (son numéro 200 à Paris ….), avant que je l’identifie pleinement sur ses Amazing Spider-Man (gros souvenir du Super Bouffon et surtout l’épisode de la demande en mariage)
Comme JB, viendra ensuite le choc Daredevil plus tard (auquel je n’avais pas accès là où je vivais) surtout MAN WITHOUT FEAR, mais surtout ses IRON-MAN (avec John Byrne).
J’ai eu la chance de le rencontrer à Angoulême l’an dernier. Rencontrer une de ces idoles, même furtivement reste un immense souvenir. J’ai fait encadrer la Kitty Pryde qui m’a dessiné (mon X-Woman préférée).
Le mec est vraiment très accessible et gentil (et très très baraqué).
On sent quand même une blessure intérieure des critiques dont il parle beaucoup. Et puis ce père omniprésent, bien sûr.
Tu m’avais montré ta Kitty?
Oh c’est dément de pouvoir rencontrer en live ces gars-là, quand on pense à l’influence qu’ils ont eu sur notre évolution culturelle…
Je suis vraiment pas fan de son travail (X-Men, en particulier), sinon son imitation originelle de son père, dans les Eighties, sur Iron-Man, et le graphisme radicalement remanié appliqué au Iron-Man moderne -et Fin-Fang-Foom, of course, juste trop bien transfiguré -Calvin aurait même dit : « transmogrifié » !
Encore une fois, j’aime tes questions : tu fais gaffe à ne pas le heurter ; et connaitre la qualité des relations inter-professionnelles qu’ils entretiennent entre eux est toujours très intéressant.
Bon, manifestement, le temps était limité. Tant pis ! Ça reste quand même de l’ordre du magique, ces interviews. Merchi de partager 😋.
Mes formats d’interviews pour ceux qui ça intéresse :
25 minutes = deux pages
35 minutes = quatre pages
40 minutes : six pages
Honnêtement, le format 25 minutes me convient très bien. Je transcris après le bureau et une transcription + traduction + relecture, c’est une demi journée, facile.
… Purée.
Et dire que je suis complètement au bout de ma vie aux alentours de dix heures, chaque jours -sauf quand je bosse, parce que, là, le patron m’oblige !!
Makchimôme respect.
Top !
Bravo !
Très visuel, cette description des conditions où tu l’as rencontré : dans ma tête, je voyais la scène comme une séquence dessinée par JRjr !
Salut Bruce !
Hey salut Laurent !
Je ne m’étais imaginé en héros Romitatesque mais maintenant que tu le dis !
je le connais depuis 1990 et nous sommes copains depuis 1998 et bien encore aujourd’hui j’ai parfois du mal à le réaliser malgré tout, tant je suis tombé raide dingue des ses Daredevil en 88
Ce genre de rencontre marque beaucoup. Il a dessiné le faire part de naissance de l’une de mes filles, la couv d’un Scarce dans lequel je faisais un dossier, l’un des perso d’une nouvelle que j’ai faite…et pourtant le souvenir majeur, c’est cette première rencontre en 1990
Tiens pour les fans, je fais ma pub : il discute avec Klaus Janson, sur 60 pages (vo/vf) dans notre mag récent, sous couv inédite du duo
https://editions-blackandwhite.com/produit/magazine-black-and-white-stories-6-couverture-a-choisir/
Whoah, incroyable cette histoire de faire-part. Tu me montres en MP?
c’est un « dos de faire part » Il est là (avec celui de sa soeur/ Zeck & Janson 🙂
https://philcordier.blogspot.com/2026/03/20-ans-bis.html
Quelle classe !
Wow ! La classe !
on m’a soupçonné de faire des enfants uniquement pour avoir des faire part cool
Encore une ITW de Geek que je n’ai pas lue, merci pour le partage ! Est-ce que tu as pu passer le message à Garth Ennis ?
Sinon il ne fait pas du tout son âge et m’a l’air bien sympathique, ce JRJr. C’est un monument du dessin et j’ignorais qu’il faisait partie de tes préférés tant il est à part des autres, dans son style.
J’ai également transmis les hommages de Kordey à Ennis, mais visiblement, il s’en fout aussi !
Je ne parviendrais donc pas à jouer les entremetteurs !
Bruce, merci!
Ce merveilleux (ha ha) dessinateur m’a donné mes meilleurs souvenirs de lectures avec ses travaux sur les X-Men, Daredevil et Spider-Man. Il a l’air vraiment sympa, mais comme ça doit être difficile pour lui l’omniprésence de son père, ça et les criques sur certains de ses travaux.
Une belle interview et de très beaux scans.
Bien d’accord quand il raconte que Miller a compris l’importance de laisser carte blanche au dessinateur, cela se voit au résultat sur Born Again, pour moi le meilleur de Romita Jr.
Une très belle surprise.
J’ai eu la chance les rencontrer tous les deux.
Ne manque plus que Mazzucchelli au palamarès !
Je suis passé à ça, mais il a fait dire à notre « agent de liaison » qu’à ce jour il ne souhaitait pas d’entretiens 🙁
Rhaa, il y auarit tellement à lui demander et lui dire, genre merci de ne pas avoir compromis son talent pour illustrer un special Bendis, par exemple.
Cher John, je lis des comics depuis une quarantaine d’années, et d’aussi loin que je me souvienne il y en avait toujours signé JrJr. – Une très belle entame, tellement vraie.
La différence entre la période Chris Claremont et la période Scott Lobdell : apprentissage / vétéran, à nouveau une très jolie image qui s’avère éclairante.
Le diable a sauvé votre carrière ! – Je m’associe pleinement à JRjr : très belle formule.
Vivement cette collaboration entre JRjr et Garth Ennis !
J’avoue que l’arrive de DD en Version Intégrale chez Semic avait été un choc (j’étais passé à côté du RCM sorti précédemment). Typiquement, JRJR était un auteur dont je ne pensais rien à l’époque, j’avais vu ses XMen, que j’aimais moyennement, et quelques uns de ses Iron Man, que j’avais bien aimés mais sans remarquer son taf qui me semblait à l’époque assez interchangeable avec le tout venant de Marvel.
Avec ses DD, j’y trouvais une identité forte et une grande élégance. J’ai depuis largement réévalué ses boulots précédents, mais pour moi c’est là qu’il décolle vraiment (même si ça se décante déjà dans Starbrand, où il fait déjà équipe avec Williamson)
tout pareil (+ le rcm que je n’ai pas raté et qui m’a positivement traumatisé)
J’ai toujours adoré son travail, sans doute depuis l’épisode Camelot d’iron Man, un héros qui m’indiffère habituellement.
Je trouve son deuxième passage sur les X-Men bien plus intéressant que le premier.
C’est un bel euphémisme 🙂
mais surtout valable sur iron man (le second passage…)
Une sacrée performance d’avoir décroché cette interview à l’aube dans un hôtel toscan ! Ah ah. Je te vois courir dans les rues. JRJR est d’une grande franchise sur ses doutes face à la critique, ses collaborations mais aussi sur l’héritage de son père. Tu as réussi à le mettre en confiance. Merci pour cette belle interview.
La manière dont il réagit ( « piqué au vif ! ») quand Bruce mentionne certaines critiques populaires et très précises sur son art, en dit long sur son manque de confiance en lui ; surtout à son âge et avec un tel parcours derrière lui…
La transcription figurative de son dessin est franchement tranchée, entre ses débuts et l’arrivée chez les X-Men : ça n’est plus du tout le même illustrateur -sinon pour le look « musclé » des personnages.
… Pas facile de tuer le père.