FOCUS : LE DARK KNIGHT DE MILLER EST-IL FASCISTE ?
Thèse, antithèse et quelques foutaises écrites par JP NGUYEN
On essaiera de ne pas monter sur nos grands chevaux ©DC Comics
« Quand même, dans THE DARK KNIGHT RETURNS, Batman c’est un peu un gros facho, non ? »
Alors, gros, disons avec un léger surpoids dû à l’âge et facho, ça, c’est très discutable, et d’ailleurs, on va en discuter.
Au besoin, on dévoilera des éléments de l’intrigue, parce qu’on est pas des fachos anti-spoilers.
Le fascisme, quelle définition ?
Sur les bancs de l’école, on m’avait appris que le terme « fascisme » trouvait ses origines dans l’Italie de Mussolini, qui avait fondé les Fasci italiani di combattimento (Faisceaux italiens de combat). Et donc initialement, le fascisme, c’était le régime autoritaire dirigé par le petit Benito, avec valeurs nationalistes, discours populistes, culte du chef et de l’autorité. Mais c’est un peu comme pour les pâtes (en plus dur à avaler), le concept était trop universel pour ne pas s’exporter et se décliner à plusieurs sauces.
Et donc, dans le langage courant tel que votre serviteur le pratique, le fascisme et ses partisans, les fachos, ça désigne l’ennemi de la liberté et de la démocratie. Dans cette utilisation, le facho peut donc aussi être de gauche, si il cherche à imposer ses idées par la force et suit aveuglément son leader désigné…Toute ressemblance avec des personnalités politiques réelles est fortuite. « Ne mélanchons pas tout » comme pourrait le prononcer un lecteur à l’accent germanique.
Après, de mon humble point de vue, avec la polarisation croissante de la société, il est devenu assez facile, comme un réflexe, de traiter de « facho » un interlocuteur avec lequel on serait désaccord, du moment que le point de vue débattu comporterait un élément d’autorité ou de contrainte. J’ai moi-même cédé à cette dérive dans l’annonce des spoilers de cet article.

Une menace pour la société ? De quelle sorte ? © DC Comics
Les éléments à charge
Dans DARK KNIGHT RETURNS (on dira DKR pour la suite de l’article), Batman lutte contre la criminalité pour suppléer des autorités officielles dépassées. Du coup, il incarne la nouvelle autorité et lorsque celle-ci est contestée par le Mutant Leader, Batman s’impose au terme d’un match aller/retour, dans une décharge puis dans un bourbier. Sa victoire provoque la défection de membres du gang des mutants qui se rebaptisent FILS DE BATMAN. La case du culte du chef est donc largement cochée.
Sur les méthodes utilisées, il y a au moins deux scènes de torture montrées, l’une sur un complice de Two Face que Batman menace de laisser se vider de son sang, l’autre sur un membre des mutants que Batman suspend par les pieds en haut d’une corniche… Plus tard, en évoquant le Joker, le monologue intérieur du Chevalier Noir évoque toutes les personnes qu’il pense avoir tuées en laissant vivre le Prince du Crime. Méthodes musclées, appétence pour la peine de mort, ce sont des effectivement des éléments de discours fascisants comme on peut en entendre de nos jours à coup de « Il faut remettre de l’ordre ! » ou « On est trop gentils avec les criminels ! ». Notez que je ne suis pas un bisounours et que la répression me semble nécessaire tout en étant insuffisante à elle seule. Mais rares sont les œuvres superhéroïques où le mal est éradiqué grâce à des politiques de prévention et des actions de réinsertion durable, DKR s’inscrit seulement dans la lignée des comics de super-slips mainstream. Mais donc, la case « Valeurs autoritaires et adulation des hommes à poigne» est également cochée.
Alors, le fan de DKR voterait-il forcément LR ou RN ? C’est pas du tout dit, et je m’en vais challenger cette assertion dans les lignes qui suivent.

Micro-trottoir à Gotham City © DC Comics
La parole à la défense
Dans DKR, c’est Superman qui est à la botte du gouvernement. Le président des Etats Unis l’envoie écraser des chars ennemis et intercepter un missile nucléaire. Batman critique explicitement l’allégeance du Kryptonien. « Tu as toujours dit oui à tout ce qui portait un badge ou un drapeau. » Autre critique du nationalisme : les mutants sont fournis en arme par un général corrompu, qui, une fois mis à jour, se suicide. Batman porte sa dépouille encore fumante enveloppée de la bannière étoilée.
En évoquant une scène du passé, le Dark Knight insiste que les super-héros sont des criminels car ils se mettent au-dessus des lois. Dès lors, on ouvre la porte à la désobéissance civile mais aussi à la loi du plus fort et pas forcément à un cadre autoritaire d’un régime totalitaire. Notez que je ne dis pas que le Far West est un modèle de société idéal mais il est idéologiquement distinct du fascisme.
Par deux moments dans le récit, Frank Miller fait intervenir de simples citoyens pour venir en aide à leurs congénères. Il y a, dans le chapitre 2, le personnage de Peppi Spandeck, un épicier moustachu qui met en fuite un mutant avec son simple rouleau à pâtisserie. Un héroïsme ordinaire qui ne connaîtra pas d’écho médiatique dans le monde de DKR où les écrans recherchent plutôt du sensationnel. L’autre acte d’entraide, c’est le prêtre secouru dans le chapitre 4 par un jeune, qui, quelques instants plus tôt, l’incommodait car il écoutait trop fort sa radio.
Ces deux personnages servent de contrepoint à un autre citoyen portant un costume gris, régulièrement interviewé au cours du récit, qu’on devine appartenir à la classe supérieure et dont les actions sont teintées de lâcheté et d’égoïsme. En reconstituant la mosaïque de la société de DKR telle que montrée par Frank Miller, on n’aboutit donc pas forcément à une vision manichéenne avec une masse uniforme d’honnêtes gens menacés par le crime mais une collection d’invididus avec leurs moments de bravoure ou de couardise, leur désir d’aider la collectivité ou de ne penser qu’à leur pomme. Une responsabilité individuelle qui tranche avec la logique fasciste de suivre les ordres du chef.

Le courage au bout du rouleau © DC Comics
Jouons à l’avocat du diable
« Ouais OK, dans DKR, Batman n’est pas tout à fait identique à Benito ou Adolf mais quand même, ça reste un gros riche qui veut refaire le monde à son image. Il a dépensé plein de thunes pour créer de la kryptonite de synthèse et mettre sa pâtée à Superman alors qu’avec tout cet argent, il aurait pu sauver des bébés phoques, créer des puits en Afrique ou vaincre l’illettrisme… »
D’une part, sur le « gros », j’ai déjà évoqué une légère surcharge pondérale.
Et sur l’argent qui aurait pu être utilisé autrement, je renvoie aux conventions du genre : il est des combats et des causes, fort nobles, mais qui ne passent pas bien visuellement dans un comics du genre superhéros. Après, sur la dérive des milliardaires qui contrôlent le monde, dans DK2, Batman rentre en conflit avec Lex Luthor, devenu Président. Oui, comme dirait les Inconnus, « Il y a le bon milliardaire et le mauvais milliardaire. Y’en a qui utilise son fric pour influencer la marche du monde et l’autre qui… »
Il est vrai que d’autres auteurs comme Sean Murphy interrogeront davantage la responsabilité sociétale de Batman/Bruce Wayne et l’inadéquation de ses méthodes musclées pour pacifier la ville. Ceci dit, je trouve que WHITE KNIGHT pose une bonne question sans donner de réponse convaincante.
Dans WAR ON CRIME, Paul Dini montrait un Bruce Wayne luttant également contre les racines sociales de la délinquance en finançant des structures d’aide.

Du temps et de l’argent qui auraient pu servir à autre chose ? © DC Comics
Le verdict
Chaque lecteur a ses filtres, sa grille de lecture. Et pour un même fait, il y a plusieurs interprétations possibles. L’histoire personnelle de Frank Miller, avec notamment sa prise de position contre le mouvement OCCUPY, a pu également jouer un rôle dans la perception de son œuvre. De même que son brulot raciste post 11 septembre : HOLY TERROR. Toutefois, en se focalisant uniquement sur le contenu des pages de DKR, caractériser sans équivoque cette œuvre comme « fasciste » me semble simpliste et exagéré.
DKR est une œuvre très riche et mérite mieux qu’un jugement à l’emporte-pièces : elle contient des éléments que l’on peut retrouver dans les discours fascistes mais ni l’œuvre ni son héros ne sauraient être réduits à cette simple étiquette. Les cataloguer lapidairement de facho serait fâcheux.
Réactionnaire n’est pas non plus exact, étant donné que le Batman de DKR ne cherche pas forcément à rétablir un ordre ancien à l’identique. A la fin du récit, Bruce Wayne songe à réformer un monde, décrit comme en proie à des maux pires que ceux des voleurs et meurtriers. Le vieux héros se tourne alors résolument vers l’avenir.
Je vous invite à exposer votre point de vue dans les commentaires, en restant courtois…sans vous fâcher !

Alors, certes, à la fin, le héros est à la tête d’une armée… ©DC Comics

40 ans que l’on parle du DarkKnight de Miller… C’est bien, ça veut dire qu’il a laissé une trace dans l’histoire des comics !
Curieusement, Miller ne s’est pas beaucoup exposé sur cette mini série : dans une interview au comics report en 1987, il dit simplement que Giardano lui avait laissé carte blanche, et qu’il n’avait pas à se préoccuper de la continuité, que Dark Knight serait une dystopie sans conséquence pour l’univers DC, et que son seul objectif sur cette série serait de casser les codes (sous-entendu, de réveiller les lecteurs de comics en redonnant un peu d’épaisseur au personnage de Batman).
Et c’est ce qu’il a fait : dans une Amérique fascisée gouvernée par un clone de Reagan, confrontée à la corruption, la police aux ordres des multinationales, les médias omniprésents, la guerre USA/URSS prête à éclater à tout moment, il imagine un Bruce Wayne vieillissant reprenant le costume de justicier qu’il avait abandonné à la mort de Robin, pour remettre de l’ordre dans son patelin… pas plus loin.
Sur les mêmes thèmes, Miller fera beaucoup mieux avec Martha Washington et Sin City.
Dans Dark Knight, on retrouve le thème du héros luttant seul contre tous, avec ses gros calibres et chars high-tech et il n’apparaît pas judicieux de lui coller une étiquette fasciste, car il ne cherche pas la domination, et il est juste suivi à la fin par quelques boy-scouts désoeuvrés, mais toute la série tourne autour de l’égocentrisme d’un Batman qui cherche seulement à se prouver qu’il est encore vivant. Quitte à cabosser Superman, juste pour le fun !
Lorsque JP m’a proposé cet article, il avait peur du backlash.
Au contraire, je savais que je pouvais lui faire confiance et que ceci occasionnerait de passionnantes discussions qui ont fait la réputation du site.
Encore un article de référence !
J’ai longtemps fait partie de ceux qui voyaient en DKR une oeuvre sarkozyste où tout le monde – des flics aux psys étaient incapables avant de me raviser grâce à ces arguments imparables.
Merci de défendre toute la complexité de Miller et de l’homme dans cette petite parcelle de liberté et de bienveillance.
Fier.
Salut la team, merci JP pour cet article et point de vue.
J ai commencé Batman par DKR. J avais 8 ans et je l ai trouvé par hasard dans ma bibliothèque de quartier. J’ai ete choqué et ne suis jamais retourné vers Batman depuis 😳
Bigre…
C’est vrai que je ne qualifierais pas DKR de point d’entrée idéal dans la mythologie Batmanienne.
Lis-tu d’autres séries de Super-héros ?