L’Escadron Suprême : l’utopie meurt peu à peu

Focus : L’Escadron Suprême 

Un article de FLETCHER ARROWSMITH

VO : Marvel Comics

VF : Panini Comics

Cover par Alex Ross du TPB (les cendres de Gruenwald furent incorporées à la première édition)
© Marvel Comics / @Panini Comics

Cet article présente une rétrospective par décennie des 50 ans de l’Escadron Suprême à l’occasion d’un double évènement chez Panini Comics : les sorties de Heroes Reborn fin 2021 et d’un album spécial début 2022.

Les années 70

Composition de l’équipe : Hyperion, Nighthawk, Doctor Spectrum, Whizzler, American Eagle/Captain Hawk, Lady Lark, Tom Thumb, Golden Archer, Amphibian

En 1969, Richard Nixon vient d’accéder à la présidence des Etats Unis et Roy Thomas s’amuse avec la Distinguée Concurrence pour le compte de Marvel Comics. La dernière case d’AVENGERS #69 voit apparaitre de nouveaux ennemis en la personne de Whizzler, Doctor Spectrum, Hyperion, Nighthawk (Faucon de Nuit). Derrière ces personnages les lecteurs les plus avisées auront facilement reconnus Flash, Green Lantern, Superman et Batman. On ne parle pas encore d’Escadron Suprême (Squadron Supreme en VO) mais d’Escadron Sinistre. Peut-être que Roy Thomas et Sal Buscema ne pensaient pas aller plus loin que cette version alternative d’une partie de la Justice League.

On remarquera que pour une première apparition, l’équipe Supreme se fait manipuler, ce qui va devenir une des premières récurrences dans leurs existences et apparitions. C’est également l’occasion de concevoir l’équivalent d’une crisis made in Marvel puisque l’Escadron Sinistre semble venir d’une autre terre. On peut imaginer que Roy Thomas continue dans le pastiche avec un clin d’œil à DC et ses multiples Terres (Terre 1 et Terre 2), l’Escadron Sinistre se posant comme un Syndicat du Crime, le pendant négatif de la Justice League dans l’ère pré Crisis sur Terre 2.  Roy Thomas enfoncera même le clou en 1979 dans THOR #280 où l’Escadron Suprême apparait en guest star dans un numéro nommé « Crisis on Twin Earth » et cela 7ans avant que Marv Wolfman et George Perez précipite DC dans la crise.

Tremblez Avengers
© Marvel Comics

2 ans plus tard, Roy Thomas remet le couvert avec le frère de Sal, Big John Buscema, dans AVENGERS #85 et #86. L’hommage à DC continue mais cette fois ci Roy Thomas décide de pousser le bouchon un peu plus loin en donnant une identité propre à ces personnages, plus proche et surtout plus positive d’une équipe de héros en devenant l’Escadron Suprême, protecteur de leur propre Terre dans un univers alternatif. L’action se déroule à Cosmopolis qui fait immédiatement penser à Metropolis, le fief de l’homme d’acier. La menace d’un appareil nucléaire renvoie à la peur de l’atome des années 70. Hubert Humphrey vice-président de Nixon d’alors, devient le POTUS de la Terre 712. Roy Thomas joue la carte de l’uchronie et des terres alternatives, marqueur essentiel et important dans la première vie de l’Escadron Suprême. Le scénariste étoffe alors le casting avec une version de Hawkman (American Eagle ou Captain Hawk en VO), d’Atom (Tom Thum en VO, Tom Pouce en VF) et Black Canary (Lady Lark en VO).

En 1971 La guerre froide bat son plein toute comme l’antagonisme entre les deux big two, Marvel vs DC. Roy Thomas utilise la double détente avec l’Escadron Suprême. Bloc contre bloc, deux idéologies s’affrontent. Là où le bât blesse c’est que la maison des idées si productive et novatrice jusque-là propose tout simplement des personnages plagiats de l’autre super équipe, la Justice League de DC Comics. D’un côté cela peut paraitre simpliste comme approche mais comme les décennies suivantes vont, au grand dam de certains fans, le démontrer, concevoir dans un même comics la rencontre des personnages des big two s’avère bien compliquée (SUPERMAN VS THE AMAZING SPIDER-MANne sera publié qu’en 1976). Roy Thomas ruse et organise donc ce cross over déguisé avec un affrontement entre les deux supers groupes de héros dans une série Marvel au nez et à la barbe de DC Comics. Ainsi les lecteurs vont pouvoir répondre à ces questions essentielles qui les empêchaient de dormir : Qui donc de Thor ou Superman est le plus fort ? Vif Argent met il le seum à Flash sur un 100m ? Et le plus rusé entre Captain America et Batman ? Surtout que mine de rien il y a quand même de la matière grise à l’œuvre puisque l’affrontement prend un tournant cosmique, le Grand Maitre et sa soif de jeu devenant le prétexte aux futurs duels.

Il faudra attendre 1976 pour les croiser à nouveau, toujours dans la série Avengers à travers la saga de la couronne du serpent (AVENGERS #141 à #149) de Steve Englehart dessinée par George Perez quelques années avant qu’il ne dessine la Justice League ou bien Crisis on Infinite Earth. Petit changement, désormais il faut compter sur Nelson Rockefeller à la tête, serpentée, des Etats Unis, le Watergate étant passé par là. Et rebelotte, avec un Escadron Suprême sous l’emprise de la couronne du serpent. A la fin des années 70 on ne peut pas dire que l’Escadron Supreme est réellement marqué les esprits. Premier virage raté et cela ne sera pas le dernier.

Problème de look évident
© Marvel Comics

Les années 80

Composition de l’équipe : Hyperion, Whizzler, Power Princess, Doctor Spectrum, Golden Archer, Lady Lark-Skylark, Nighthawk, Nuke, Amphibian, Arcanna, Tom Thumb, Blue Eagle, puis Ape X, Doctor Decibel, Foxfire, Haywire, Inertia, Lamprey, Moonglow, Quamire, Redstone, Shape, Skymax, Thermite

Les années Reagan voient le firmament de l’Escadron Supreme qui obtient sa propre série. Tout d’abord John Marc DeMatteis et Don Perlin reviennent sur la situation de la Terre 712 (ou Terre S) à l’occasion de leur run sur les Defenseurs. En 1982 dans DEFENDERS #112 à #115 nous suivons en effet le combat de l’Escadron Supreme aidée des Défenseurs contre Over-Mind qui a pris le contrôle, oups I dit it again, de leur monde.  JM DeMatteis prend comme lien, Kyle Richmond aka Nighthawk qui est présent sur les 2 Terres et surtout dans les 2 équipes. C’est sur les conséquences de cette saga, verbeuse et bancale, qui a laissé la Terre-712 exsangue que commence la plus belle aventure de cette équipe atypique.

En 1895 sort SQUADRON SUPREME #1 dans les bacs. En France c’est dans la revue pour enfant Spidey que l’on peut suivre cette histoire pour adultes. Le récit du scénariste Mark Gruenwald prend directement la suite de DEFENDERS #115 et va offrir le seul récit complètement original, novateur et surtout abouti que connaitra l’Escadron Suprême. Le président Kyle Richmond, sous l’emprise de Over Mind a échoué à diriger l’Amérique. L’Escadron Suprême décide alors de prendre la tête des Etats Unis en en faisant une utopie à travers différents programmes ambitieux comme réduire la criminalité à zéro, éradiquer la famine, moins de pauvres, une économie flamboyante…

Mark Gruenwald aborde de nombreux sujets de société qui détonnent et s’opposent à la politique ultra libérale de Ronald Reagan, le président fraichement ré élu. L’utopie proposée par Mark Gruenwald s’attaque au danger du nucléaire (avec le sort de Nuke et sa famille), le cancer et les prémices de Big Pharma, la démilitarisation, propose un programme contre la famine la même année que Coluche et ses restos du cœur, l’endoctrinement et bien évidemment la dictature. Il est difficile de comparer SQUADRON SUPREME à WATCHMEN, la première série n’ayant pas la profondeur de la seconde mais si on se replace en 1985, lire une telle utilisation des super héros, à contre-emploi totale, reste un ovni dans la production de l’époque, surtout mainstream.

Génération Spidey
© Lug

Bien évidemment Mark Gruenwald n’oublie pas qu’il écrit des super héros mais les affrontements se font rares et le scénariste préfère travailler ses personnages surtout leurs failles en tant qu’humain avant d’être des supers héros. Il n’épargne personne que cela soit physiquement (cécité d’Hypérion, coma de Quamire), psychologiquement avec le viol suggéré de Lady Lark ou la dépression de Ape X. Le destin du Golden Archer, de Tom Thumb ou encore le rapprochement de d’Hypérion et Power Princess apportent un contre poids intéressant et salutaire à la dérive de l’utopie mise en place. Même la conclusion tranche avec ce qui semble n’être au départ qu’un affrontement entre deux équipes (une guerre civile peut-on lire sur la cover) mais qui va tourner au carnage, Mark Gruenwald n’hésitant pas à se débarrasser, parfois de manière violente (pour du Marvel) de personnages parmi les plus populaires et attachants. Ici la manipulation passe par la confection d’un appareil qui permet l’endoctrinement et supprimer les pulsions criminelles (la lutte contre le crime étant le but de sa confection). Encore une fois il est question de manipulation mais cette fois ci c’est abordé de manière plus profonde. On voit vite le dilemme moral qui se pose et les dangers induits de la manipulation des masses à une époque où les Etats Unis sont encore traumatisés par l’affaire du Watergate.

Intéressant également de voir au milieu des années 80, une série Marvel proposant des développements possibles et crédibles à des évènements de l’univers DC. On peut citer par exemple le devenir du couple Steve Trevor – Wonder Woman quand le premier vieilli alors que l’amazone semble éternelle. Ou bien Batman mettant à exécution un plan pour contrer les autres membres de la Justice League des années avant que Grant Morrison ou Mark Waid n’y répondent. Le couple emblématique Green Arrow – Black Canary est déconstruit et explose en vol. 20 ans avant le IDENTITY CRISIS de Brad Metzer, Mark Gruenwald exploite au sein d’une Justice League la manipulation mentale que cela soit héros (Lady Lark avec le même abus sexuel que subira Sue Dibny) ou vilain (le Sinister Squadron tout entier en lieu et place du Doctor Light).

Civil War volume 0
© Marvel Comics

Cette saga est injustement passé inaperçue ou du moins n’a pas eu le retentissement qu’elle aurait dû avoir. On cite immédiatement WATCHMEN, DARK KNIGHT RETURNS, DAREDEVIL BORN AGAIN, mais rarement SQUADRON SUPREME. Pourtant Mark Gruenwald quelques mois avant ses brillants collègues propose une variation très intéressante sur le thème des super héros. Il les dote de valeurs morales variables loin de la classique opposition binaire entre le bien et le mal et propose une variation novatrice pour l’époque sur le mythe du super héros. Ses derniers ne sont plus là pour combattre leurs pairs mais pour mettre leurs facultés au service de l’humanité. En ce sens le récit de Gruenwald est construit en 3 phases bien distinctes comme autant d’âge d’or/argent/moderne des comics. C’est d’abord une franche réussite du programme Utopia auquel on assiste. Puis on découvre les travers de la situation et comment le pouvoir corrompt certains ou rend finalement aveugle (au sens proche et figuré). Enfin les derniers numéros de la maxi série montre la chute des dieux et du Squadron Supreme.

La faible notoriété peut aussi provenir de la partie graphique. Pas de stars comme Frank Miller, David Mazzucchelli ou de dessinateur reconnu comme Dave Gibbons mais on ne peut pas dire que Bob Hall puis Paul Ryan déméritent. A noter que John Buscema 10 ans après avoir dessiné la première version de l’Escadron Suprême revient pour un numéro. Rien de flamboyant mais les deux dessinateurs rendent des copies propres avec des planches très lisibles, dans la lignée de ce que Marvel attend d’une série de super-héros mainstream. Ce côté sans risque permet de mettre en avant le scénario de Mark Gruenwald rendant les personnages encore plus humain et attachant et renforce la crédibilité du récit.

Muy caliente entre Superman et Wonder Woman
© Marvel Comics

Mark Gruenwald va tellement au bout de son idée dans un script bien maitrisé que pour le lecteur de l’époque la fin de la série limitée est frustrante. Que deviennent les personnages ? Et si l’utopie se termine que va-t-il y avoir à la place ? Tel super héros va-t-il se remettre de la perte de son ami ou petite amie ? Si on a été embarqué on a envie de savoir et on saura quelques années plus tard, en 1989 dans le Graphic Novel 155, THE SQUADRON SUPREME DEATH OF A UNIVERSE. Beau format, un Paul Ryan qui a pris de l’assurance, encrage du grand Al Williamson, une colorisation de Paul Becton avec des effets peints, tout semble réuni pour que l’on remette cela. Retour à moitié réussi de la part de Gruenwald car si on se plait à retrouver des personnages toujours aussi attachants et humains, le scénariste écrit un récit cosmique certes d’envergure mais négligeant le côté sociétal qui faisait l’originalité et le sel de la maxi série.

Certaines intrigues de la maxi Squadron Supreme se concluront donc dans THE SQUADRON SUPREME DEATH OF A UNIVERSE qui comme le titre l’annonce va raconter la fin de l’univers des héros. Mark Gruenwald ne semble pas imaginer la suite des aventures de ses créations sur la Terre 712 sans lui et prépare plutôt leur arrivée dans l’univers de la Terre 616 comme nous allons le voir dans l’analyse de la décennie à suivre.

La nudité soft que pouvait se permettre un Graphic Novel
© Marvel Comics

Les années 90

Composition de l’équipe : Hyperion, Arcanna, Power Princess, Haywire, Lady Lark, Shape, Doctor Spectrum

Mark Gruenwald ne lâche pas l’affaire et à l’instar de son très long run historique sur Captain America sa prestation sur le pan cosmique Marvel est également impressionnante. Sitôt terminé son OGN THE SQUADRON SUPREME DEATH OF A UNIVERSE, les membres rescapés de l’Escadron Suprême sont récupérés dans la série QUASAR alors écrite par …. Mark Gruenwald (QUASAR #13 à #16). Au passage Over-Lord est de retour comme pour fermer la boucle ouverte dans DEFENDERS. Ils intègrent le projet Pegasus en devenant leur milice privée. C’est fait.  Désormais l’équivalent de la Justice League a intégré l’univers 616 et a les deux pieds dans l’univers Marvel. Plus rien ne s’oppose à les rencontrer régulièrement, voire à reproduire une nouvelle rencontre avec les Avengers, le projet Avengers vs Justice League ayant avorté quelques années plus tôt (dessins de George Perez). Mais Gruenwald n’arrive pas à lancer une nouvelle série tournant autour de l’Escadron Suprême et finalement rares seront leurs nouvelles apparitions. Signalons quelques numéros de QUASAR autour du #51 pour les fans hardcores.

D’un autre côté le succès critique de la maxi série Squadron Supreme et sa suite se suffit et on aurait pu en rester là. C’était sans compter l’architecte du Marvel de la fin des années 90, monsieur MARVELS et ASTRO CITY, Kurt Busiek.

Hommage à Georges Perez, inégalable dans les dessins des groupe
© Marvel Comics

Onslaught puis Heroes Reborn et enfin Heroes Return aboutissent à un nouvel âge de séries Marvel comme THOR, CAPTAIN AMERICA, IRON MAN ou encore les AVENGERS. Ces deux dernières séries sont reprises en 1994 par Kurt Busiek tout auréolé du succès de MARVELS en collaboration avec Alex Ross. Et grand connaisseur de l’univers Marvel et particulièrement les années 60 et 70, c’est tout naturellement que lorsque les Avengers enquêtent autour du Projet Pegasus dans AVENGERS (vol3) #5 et #6 ils buttent contre leur milice privée, l’Escadron Suprême. Dans deux épisodes dessinés par un habitué de l’équipe, Georges Perez, les deux groupes s’affrontent une nouvelle fois, Kurt Busiek donnant un nouvel élan à l’Escadron Supreme. C’est surtout alors une parfaite vitrine pour le groupe surtout que Kurt Busiek enfonce le clou avec un remake de AVENGERS #70 à l’occasion d’un numéro spécial, AVENGERS/SQUADRON SUPREME, dessiné par le grand Carlos Pacheco qui fait alors ses premiers pas sur les Avengers et signe sa première collaboration avec Kurt Busiek (qui sera suivi de AENGERS FOREVER, SUPERMAN et surtout ARROWSMITH). Cependant Kurt Busiek déçoit en présentant à nouveau un Escadron Suprême manipulé d’abord par le Corrupteur puis par Inus Champion.

A la fin de ce one shot, l’Escadron Suprême voit l’opportunité de retourner sur la Terre 712 qu’il a quittée 10 ans plus tôt en temps éditorial. Seul Barbelé (Haywire en VO) reste sur la Terre 616 où on le retrouvera dans la CELESTIAL QUEST récemment éditée chez Panini Comics et prélude à l’évent EMPIRE de Al Ewing et Dan Slott. Echange de bons procédés, Swordman et Magdalene quittent les Avengers et la Terre 616 avec la même machine. Cela en restera là ou presque. Lev Kaminski écrit en suivant les aventures de ce retour, dans SQUADRON SUPREME : NEW WORD ORDER, présentant ce qu’est devenu la Terre 712 depuis le départ de l’Escadron Suprême. C’est assez sombre, déprimant et dessiné sans grande conviction par Anthony Williams. On remarquera à nouveau les parallèles avec DC avec une version du Phantom Stranger et du Martian Manhunter sous forme d’un Skrull (bonne idée au passage). Ainsi se termine la première vie de cette Escadron Supreme, du moins presque.

Carlos Pacheco dans les traces de Georges Perez
© Marvel Comics

Les années 2000

Composition de l’équipe : Hyperion, Blur (ex Whizzler), Amphibian, Power Princess, Arcanna, Doctor Spectrum, Emil Burbank, Inertia, Nuke, Shape, Tom Thumb, Nighthawk, Nick Fury

Chez Marvel avec ses nombreux univers alternatifs il y a toujours un moyen de rappeler aux lecteurs certains personnages, souvent appréciés d’ailleurs. Dans la série EXILES, qui suit les aventures d’un pot-pourri de X-Men de différents univers, on retrouve la Terre 712 au détour d’une étape dans la saga World Tour. C’est la fin, la vraie pour l’Escadron Suprême de 1971 : plus réellement d’équipe, un Hypérion qui devient fou et un enterrement sinistre d’une équipe que Marvel n’aura jamais su réellement exploiter, sauf à l’occasion d’un éclair de 12 épisodes ce qui n’est déjà pas si mal. 2006 avec EXILES #78 (Tony Bedlard / Jim Calafiore) sera la dernière année où l’équipe originelle telle que conçue par Roy Thomas et les frères Buscema, 25 ans plus tôt, apparaitra.

Pourtant l’Escadron Suprême s’accroche et Marvel recycle. Les années 2000 sont celles des mythes revisités avec la conquête d’un nouveau lectorat, plus jeune. Chez Marvel après les échecs du New Universe (années 80), de Heroes Reborn (années 90) puis le semi-échec de la gamme 2099, on lance l’Univers Ultimate. Succès créatif et public immédiat. Enfin on a trouvé la bonne formule. En parallèle la collection Marvel Knight où on a laissé carte blanche à Joe Quesada sur la relance de héros urbains ou de seconde zone comme Daredevil, Black Widow, Punisher ou encore Inhumans aboutit à la création du label MAX. Pour Marvel cela se traduit par l’écriture d’histoires ne s’embarrassant pas, dans un premier temps, de la sacro-sainte continuité avec un ton plus adulte et mature (là aussi dans un premier temps). On se souviendra surtout du coup de com à propos d’une scène de sodomie entre Luke Cage et Jessica Jones. C’est dans ce contexte que Marvel décide de laisser une nouvelle chance à l’Escadron Suprême et choisi une équipe créative de choc en la personne de J. Michael Straczynski, JMS pour les intimes (BABYLON5, RISING STARS, AMAZING SPIDER-MAN) et Gary Frank, les deux ayant déjà travaillé ensemble sur l’excellente maxi série MIDNIGHT NATION.

Une version féminine d’Aquaman magnifique
© Marvel Comics

Tombé en désuétude, l’Escadron Suprême va profiter de l’élan donné par l’univers Ultimate (la référence n’est pas innocente) pour renaitre de ses cendres On commence par une première maxi série au ton adulte, sous label MAX, qui sort sous le nom de SUPREME POWER. Elle sera suivie par une nouvelle série SQUADRON SUPREME (la deuxième sous ce nom) qui malheureusement n’ira pas au-delà du 7ème numéro laissant des intrigues en suspens. Le syndrome JMS a frappé. A l’époque la déception fut grande,, la réception autant critique que public de cette nouvelle approche de l’Escadron Suprême étant très bonne. A signaler l’existence d’une seconde série SUPREME POWER, 4 numéros publiés également sous le label Max en 2011. Cette série limitée écrite par Kyle Higgins et dessinée par Manuel le Garcia voit Doctor Spectrum affronter Hyperion.

On repart de zéro et JMS écrit de nouvelles origines. Supreme Power se veut un parfait amalgame entre les séries Ultimate (on ré invente) et MAX où sexe et violence sont au rendez-vous du moins de manière soft, on n’est pas des bêtes, des enfants peuvent lire. Cette nouvelle version séduit. Le créateur de BABYLON5 ne renie pas le fondement de l’Escadron Suprême et les origines d’Hyperion et Nighthawk sont enfin explicités renvoyant directement à celles de Superman et Batman, le finest duo de DC Comics. Pour peu que l’on enchaine sur la production de Gary Frank chez DC (SUPERMAN SECRET ORIGINS, BATMAN EARTH ONE) la différence ne sauterait presque pas aux yeux. L’autre qualité de cette nouvelle version réside dans le ton adulte donné à savoir que la série baigne dans une ambiance de complot permanent avec des passages plutôt violent, la nudité et le sexe étant plus que suggérés. Là encore JMS a bien compris ce que Roy Thomas avait en tête et propose donc une équipe de l’ombre au service des services secrets américain pour anéantir ceux qui menacent la grandeur des Etats Unis. Ainsi, post 11 septembre oblige, les communistes soviétiques sont remplacés par des menaces venant du moyen orient, d’Afrique ou bien de Chine qui finira par enrôler RedStone comme super soldat pendant que Mark Millar fait de son Superman un Red Son soviétique. JMS en profite pour dresser un portrait de différent président américain (Carter, Bush, Clinton) qui se succèdent sur une vingtaine d’année avec une administration parfaite en manipulatrice de nos héros.

Là où le bât blesse et entraine in fine une nouvelle déception pour le lecteur assidu, c’est le rythme proposé par le virus Bendis couplé au syndrome J. Michael Straczynski. En effet la narration est décompressée avec des épisodes formant des arcs en prévision de future publication en format recueil (TP ou HC). JMS centre quasi exclusivement son run autour d’Hyperion, donnant l’impression qu’il est frustré de ne pas écrire Superman (ce qu’il fera finalement plus tard chez DC). La première série, SUPREME POWER se transforme en une maxi série de 18 épisodes qui aboutit à peine à la création de l’équipe. Les années 2000 étant également celles des relaunch, les aventures de l’Escadron Suprême ne coupe pas à la règle et voilà la nouvelle série SUPREME SQUADRON, toujours par les mêmes artistes et qui va durer uniquement 7 numéros. J.M. Straczynski a encore frappé ; et une nouvelle série inachevée par le scénariste de l’Echange (Clint Eastwood, 2008). Ce qui aurait dû être une série marquante, qui aurait pu, à l’instar de Mark Gruenwald chasser sur les terres d’Alan Moore en déconstruisant le mythe des super héros en restera au stade de promesses inachevées et comme un très long galop d’essai. Pourtant on ne peut pas accuser Marvel de laisser le lecteur en plan.

Les armes de destruction massives de l’oncle Bush
© Marvel Comics

Des mini-séries par Dan Jurgens ou Mark Guggenheim (dont on reparlera) voient le jour et permettent d’approfondir l’univers crée par JMS tout en donnant un peu plus de consistance aux personnages. A noter que Nighthawk, le Batman de l’Escadron, ressemble quand même désormais beaucoup à Midnighter, figure emblématique de AUTHORITY, comics précurseur des ULTIMATES, inspiration de ce Squadron Supreme. Mais ce n’est quand même pas pareil, même si ces récits restent agréables à lire. Néanmoins on peut quand même saluer la cohérence de Marvel avec la publication de ULTIMATE POWER, une série où l’Escadron Supreme rencontre les Ultimates sous les crayons ultra brite de Greg Land. La boucle est bouclée. l’Escadron Suprême migre dans l’univers Ultimate qui fut son inspiration première des années 2000. Certain personnage change même d’univers et d’équipe à l’issu de cette aventure comme Power Princess et Nick-Samuel Jackson-Fury, preuve que Marvel cherche quand même à recycler ses héros.

Howard Chaykins (AMERICAN FLAGG!) achève l’Escadron Supreme en écrivant un troisième volume prenant la suite directe de ULTIMATE POWER. Inédite en France cette série qui durera quand même 12 épisodes n’est guère passionnante. A la lecture du pédigré de Howard Chaykins on pouvait s’attendre à quelque chose de détonnant. La série tente de se détacher des continuels hommages ou revisites en proposant immédiatement des nouveaux personnages et la mise en lumière étonnante de Arcanna. Mais comble du comble le nouvel Escadron Suprême parodie les héros …. Marvel. Pour un peu on en rirait presque. Et puis Marco Turini et Kevin Sharpe les deux dessinateurs ne sont pas à la hauteur de Gary Frank et Greg Land (bon là mes doigts ont fourché mais vous avez compris le sens). On en reste là pour une deuxième phase où la chute et la déception sont à la hauteur des ambitions promises. Clap de fin pour l’Escadron Suprême, enfin presque, dans sa version Ultimate Max.

Strike a pause
© Marvel Comics

Les années 2010

Composition de l’équipe : Hyperion, Nighthawk, Blur, Power Princess, Doctor Spectrum, Thundra, Warrior Woman

Peut être les plus compliquées pour l’Escadron Supreme. La League de Justice made in Marvel ne fait pas partie des plans de la maison qui puisent désormais ses idées dans de nouveaux eldorados : le MCU et Netflix. Pourtant trois scénaristes vont quand même entretenir la flamme, aussi faible soit elle. C’est d’abord Jonathan Hickman qui dans Avengers fait apparaitre un nouveau Hyperion, puis une nouvelle version déguisée de la Justice League, revenu à la une suite au New 52 de DC au début des années 2010. Même si elle n’est pas nommée, on pressent l’inspiration du scénariste du MANHATTAN PROJECTS. Et c’est à l’occasion de SECRET WARS que Marvel dévoile ses cartes. Le battleworld de SECRET WARS et les mini séries qui en découlent se composent de royaumes inspirés de cross-over, évent, Terre alternatives ou saga importantes de l’univers Marvel.

Smells like Miller spirit
© Marvel Comics

Ainsi voit on apparaitre une nouvelle série sur le Supreme Squadron ou plutôt le SINISTER SQUADRON qui se déroule dans un monde où L’Escadron Sinistre a pris le pouvoir de manière absolue en faisant régner la peur soit l’antithèse de Mark Gruenwald. Mark Guggenheim s’autoparodie avec dès le premier épisode un Escadron Sinistre qui massacre l’Escadron Supreme de JMS, la même équipe écrite par lui-même dans la décennie précédente. On reste néanmoins encore une fois dans les hommages, ce Sinister Squadron étant écrit comme un véritable Syndicat du crime, la version maléfique et sans inhibition de la Justice League de DC Comics. Les 4 numéros ont une approche plutôt frontale, conforme aux comics de l’époque qui ont tendance à salir des personnages n’ayant plus grand-chose de héros ou de vilains grandioses.

Pour la partie graphique on retrouve un vieux complice en la personne de l’artiste espagnol Carlos Pacheco, le même qui a œuvré avec Kurt Busiek une quinzaine d’année plus tôt. Les personnages semblent condamner à vivre dans l’ombre de leurs modèles puisque graphiquement Carlos Pacheco lorgne sur les prestations de Sal et John Buscema et que Guggenheim lui demande même de dessiner des cases ou planches swipe en hommage à d’autres références comme le DARK KNIGHT RETURNS de Frank Miller (qui a suivi la maxi de Gruenwald dans les années 80). L’équipe serait-elle condamnée à n’être qu’une suite d’hommages et de resucés plus ou moins inspirées ?

Et bien non, un scénariste va proposer une version qui se démarque, un peu. James Robinson (JSA, STARMAN) avec son complice Leonard Kirk écrive et dessine une quatrième série SQUADRON SUPREME qui va durer 15 épisodes soit la plus longue prestation à ce jour sous ce titre. Le big bang créé par la fin de SECRET WARS permet d’expliquer assez simplement la création de l’équipe intégrée désormais directement à l’univers 616 (ou prime à l’époque). Les membres proviennent d’univers différents dont certains sont bien connus des lecteurs et dans la logique de recyclage chère à Marvel. Là encore on chasse en terrain conquis mais en ne reniant pas les influences du Squadron Supreme du nouveau millénaire. Nighthawk est celui de la terre de l’Escadron Supreme de la ligne Max tandis que Power Princess provient de la Terre 712, celle où tout a commencé. Doctor Spectrum sort d’une des nombreuse Terre alternative crée par Jonathan Hickman (NEW AVENGERS VOL3 #16) tout comme Hyperion membre des Avengers pré Secret Wars. Encore mieux Blur (Mirage en VF) se trouve être le même que celui de DP7, série écrite au passage par Mark Gruenwald sur des dessins de Paul Ryan du New Universe.

Namor c’est comme les crevettes, tout est bon sauf la tête
© Marvel Comics

Série des années 2010, ambiance des années 2010. Terminé le côté hommage ou les utopies des années 80 mais une approche intéressante avec un Escadron Suprême qui décide de défendre la Terre 616 pour éviter sa destruction, les membres de l’équipe ayant été traumatisés par le sort de leur planète d’origine. Si on pousse on peut y lire une parabole sur les réfugiés ou migrants avec une tendance au repli sur soi même dans l’Amérique de Trump. Robinson inscrit également sa version de l’Escadron Supreme dans une période qui fait place à l’émergence des minorités. Ainsi Nighthawk même sortant peu du cadre conçu par JMS dans une version afro américain, est suivi de Blur avec une version plutôt rasta limite androgyne. Avec une présentation tendance féministe Power Princess voit sa couleur de peau foncée, plus dans l’image que l’on peut se faire d’une princesse amazone venant d’une île exotique. Doctor Spectrum change elle de sexe.

Place à la violence dans des aventures qui s’enchainent sans laisser de place à l’étude des personnages. On est dans le grim and gritty, le soap est survolé dans des comics retconés ou rebootés au bout de quelques mois à peine oubliant l’âme des personnages au passage. Il est loin le temps de la description de l’homme de la rue ou de la vie privée des super héros comme Stan Lee ou les NULS l’avaient imaginé. Pourtant James Robinson, scénariste qui à l’instar d’un Kurt Busiek soigne la continuité et aime travailler à partir du passé des personnages n’a pas à rougir de sa prestation. Citons un clin d’œil sympathique à Mark Gruenwald avec la présence de Zarda dans un rôle surprenant mais également la fin de la terre 712 détruite dans la longue saga de Jonathan Hickman. Dans le Marvel post Secret Wars les meilleures surprises se trouvent en général dans les fameux sleeper et séries discrètes. Squadron Supreme n’échappe pas à cette définition. Cela n’a pas l’ambition du récit de Mark Gruenwald mais Robinson fait appel à des guests stars de luxe comme les Avengers, la Torche (Jim Hammond), Spider-Man, Namor ou encore Thundra, une revenante qui endosse naturellement le rôle de l’amazone dans l’équipe.

Dommage quand même que sur 15 numéros on a finalement le droit qu’à 3 arcs fondus dans une histoire unique. James Robinson lui-même semble admettre son relatif échec à travers la voix de ses personnages qui reconnaissent dans les derniers numéros que cela partait bien (protection de la Terre) pour très vite dériver dans de longs épisodes assez violents, sans réelle direction à l’instar de la politique spectacle de l’homme à la moumoute orage. La décapitation de Namor fut d’entrée de jeu la mauvaise idée car le scénariste de STARMAN n’a finalement eu de cesse de rectifier le tir, au milieu des contraintes éditoriales très nombreuses : intégration des Inhumains, CIVIL WAR 2, guests pour accroitre les ventes, mini-série à prendre en compte comme celle d’Hyperion qui sillonne l’Amérique et donc moins disponible et cela dans le contexte d’une industrie en crise et en sur production permanente.

Les années 2020

Composition de l’équipe : Nighthawk, Blur, Hyperion, Doctor Spectrum, Power Princess

L’Escadron Supreme revient sur le devant de la scène avec la reprise des AVENGERS par Jason Aaron. Le scénariste de THOR et SCALPED propose une version militarisée de l’équipe de James Robinson en en faisant le bras armé de Coulson, oui celui des films, dans l’optique de les opposer aux Avengers. Ce n’est ni plus ni moins que l’adaptation du travail de JMS transposé à maintenant. L’approche de Aaron n’est guère subtile et le Squadron Supreme gagne une particule en devenant le Squadron Supreme of America (pour un peu j’ai failli écrire Justice League of America) mais a définitivement perdu de sa superbe semblant être des faire-valoir à des Avengers qui sortent désormais directement du grand écran.

America First
© Marvel Comics

Comics des années 2020 (et 2010) on enfile les volumes de séries comme on enfile les vagues de Covid sans réellement se soucier de ce que le prédécesseur a fait. Jason Aaron compose donc un Squadron Supreme avec ses 5 membres phares (Nighthawk, Blur, Hyperion, Doctor Spectrum, Power Princess), ressemblant à l’approche de James Robinson, datant de quelques mois à peine, et pourtant le scénariste de The OTHER SIDE conçoit de nouveaux personnages au passé inconnu, bien que portant la même identité. Mais pourquoi donc Jason ?

Busiek avait expliqué le comportement belliqueux des héros par de la manipulation, Jason Aaron fait de même avec le gros rouge qui tache, Mephisto. Fait étonnant dans les comics modernes, Jason Aaron travaille sur le long terme car l’Escadron Suprême va devenir le principal protagoniste de l’évent HEROES REBORN (oh un nouvel hommage) qui voit la création d’un monde sans Avengers (en décembre chez Panini). Comme un clin d’œil osé à leur origine, l’univers crée par Jason Aaron se veut une revisite de celui de DC, la distinguée concurrence. L’Escadron Supreme devient clairement une Justice League made in Marvel, telle qu’imaginée par Roy Thomas, 50 ans auparavant. Gageons qu’à la suite de HEROES REBORN, l’Escadron Supreme trouvera enfin une place importante et majeure dans l’univers Marvel.

Finalement l’histoire de l’Escadron Supreme se confond souvent avec celle des comics ou de la politique américaine et à l’exception d’une parenthèse novatrice et en avance sur son temps, elle n’aura jamais su s’imposer. Pourtant elle reste une véritable alternative aux Avengers avec des personnages inspirées de la Distingués Concurrence qui ont parfaitement leur place dans l’univers Marvel.

Soyez donc au rendez-vous en 2022 pour profiter de la sortie d’un album spécial sur le Squadron Supreme de Mark Gruenwald qui n’avait plus été éditée en France depuis les années 80 dans la revue Spidey.


La BO du jour

49 comments

  • Eddy Vanleffe  

    suite à vos judicieux conseils, j’ai pris tout à l’heure ce petit bijou précurseur…

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