The Byrne Identity (Special John Byrne)

Encyclopegeek : John Byrne

John Byrne : un créateur qui vit avec ses personnages

John Byrne : un créateur qui vit avec ses personnages

TEAMUP : PRÉSENCE et  JP NGUYEN

Bruce Tringale, le valeureux rédacteur en chef, a dépêché 2 de ses meilleures plumes (il n’y a que ça sur ce site) sur le coup : consacrer un article à monsieur John Byrne, l’idole de plusieurs générations de lecteurs de comics.

A l’apéro il lui aura suffi d’entendre que JP et Présence s’échauffaient sur le sujet et de leur dire d’accord, mais pas trop long. Nos 2 intrépides rédacteurs se sont vite mis d’accord pour dire qu’il n’allait pas se prendre à la tête à faire des recherches interminables et que leurs vagues souvenirs suffiraient bien pour évoquer des trucs que plus personne ne lit tellement ils sont vieux.

Donc : pas de longue bibliographie chronologique fastidieuse (surtout à établir), pas de revues d’une série en particulier (il aurait fallu sortir les comics de leur plastique), pas de savant commentaire de texte comparatif (très compliqué à faire pour paraître sérieux).

Ouais, bon, ils ont quand même un vague remord de ne pas avoir évoqué Doom Patrol, Jack Kirby’s Fourth Wolrd, Star Trek, mais rien qui les empêchera de dormir. Ils savent bien au fond que d’autres rédacteurs, meilleures plumes qu’eux, pourront se taper le boulot à leur place. Avis aux amateurs.

JP : Hey, tu te rappelles quand on s’était croisés sur Paris, on avait parlé de refaire un teamup…
PRESENCE : Bien sûr, on s’était presque fait un article en se répondant sur l’évolution de la taille des poitrines des superhéroïnes et de la couverture de leur costume. Malheureusement, il n’y avait personne pour nous enregistrer ou prendre des notes… Un peu dépité, je t’avais parlé de John Byrne
JP : Ah c’est donc ça ? Il y avait pas mal de bruit dans la salle, j’avais entendu « jeunes burnes ». C’était pas trop raccord avec les fortes poitrines. Quoique… Nan, l’auteur n’a pas fait que du X, quand même… Donc Byrne, why not mais le sujet est carrément vaste, par quel bout tu voudrais le prendre ?

John Byrne a dessiné tous les superhéros

John Byrne a dessiné tous les superhéros

P : Par quel bout je ne sais pas, mais pas avec des pincettes car c’est un auteur susceptible… On pourrait parler de son meilleur profil, à partir des photographies parues dans les magazines spécialisés, ou de la manière dont il taille sa barbe.

JP : Passionnant… Et si on évoquait d’abord notre première rencontre avec l’artiste ? Moi c’était en mars 1987 dans Nova 110. C’est l’une des premières revues (si ce n’est la première) que je m’étais fait acheter. Sur la couv’ j’avais reconnu la Torche et la Chose, ou plutôt l’homme en flammes et l’homme de pierre, tels que je m’en souvenais suite à la diffusion du dessin animé quelques années plus tôt.

Ça va chauffer !

Ça va chauffer !

C’est surtout le deuxième épisode du numéro (FF #249) qui m’avait marqué, avec la confrontation des FF et Gladiator, un ersatz de Superman dont le côté dérivatif m’avait totalement échappé, ma culture comics étant alors inexistante (le titre VO était des plus explicite : Man and Super-man !). Malgré le petit format de Nova, les planches de Gladiator soulevant le Baxter Building ou envoyant la Chose traverser une file de voitures d’un seul coup de poing se gravèrent dans ma mémoire. Je l’avoue, mon amour pour le genre super-héroïque s’est forgé d’abord et avant tout via les super-bastons. Et Byrne était plutôt doué pour chorégraphier les batailles de super-slips.

P : Et bien moi, c’était à l’été 1979, dans Spécial Strange 17. À cette époque ce trimestriel LUG comprenait 2 épisodes des X-Men, un épisode de Marvel Team-Up avec Spider-Man, et un épisode de Marvel Two-in-One avec la Chose . Dans ce numéro 17, il y avait la passation de pouvoir entre Dave Cockrum (épisode 107) et John Byrne (épisode 108 de décembre 1977), déjà encré par Terry Austin. À l’époque, je n’avais aucune idée de comment était réalisé un épisode de la série, et encore moins l’idée de regarder qui avait fait quoi.

Le cristal de M'Kraan

Le cristal de M’Kraan

JP : Et à quel moment t’es-tu intéressé aux noms des créateurs ? Et quelle était ton appréciation sur Byrne, au milieu de ses contemporains ?

P. : Je comprends vite à condition qu’on m’explique longtemps, et peut-être 2 ans plus tard, un copain qui lisait également Strange me fait observer que chaque épisode est réalisé par des vrais gens et qu’il y a leur nom dessus. John Byrne lui-même aime à raconter l’anecdote suivante. Quand il était au sommet de sa gloire (période relance de Superman, 1987-1989  ) et qu’il sortait dans les dîners mondains, il se retrouvait toujours un peu déstabilisé à devoir expliquer son métier. Ses interlocuteurs avaient l’air de penser que les comics sortaient tout fait des presses, une sorte de génération spontanée. Byrne au milieu de ses contemporains (en gardant à l’esprit que la publication des séries Marvel en France était erratique d’un point de vue chronologique, avec les premiers épisodes des Fantastic Four côtoyant des épisodes récents de l’époque), c’était des dessins plus détaillés (merci l’encrage de Terry Austin), plus jolis, plus peaufinés.

JP : OK, mais à part raconter notre première fois avec Byrne, qu’est-ce qu’on pourrait dire d’autre sur cet artiste ? Tu sais, je ne m’y connais pas beaucoup en taille de barbe… À dire vrai, je pourrais être un poil (sic) plus bavard si on causait dessin… Je ne sais si cela est dû à la qualité de son trait ou au fait qu’il soit parmi les premiers dessinateurs de comics que j’ai découverts, mais Byrne représente pour moi un mélange assez harmonieux d’élégance et de classicisme. À la longue, c’est sûr qu’on peut lui trouver des tas de tics et des visages un peu trop génériques mais quand même, l’esthétique générale de ses planches était remarquable. Ceci dit, entre sa progression en tant qu’artiste et les changements d’encreur au fil des séries, cette esthétique a quand même pas mal évolué.

Des planches inoubliables

Des planches inoubliables

P. : Dans des interviews, Byrne aimait expliquer qu’en tant que dessinateur, son ennemi, c’est la ligne droite, et qu’il préfère les courbes. Ce parti pris aboutit à des dessins plus arrondis, donc généralement plus agréables à l’œil, et plus fluides. Il est vrai que l’encreur influe beaucoup sur le résultat final. On peut distinguer la mise en page et les cadrages de Byrne, et la manière dont ses dessins ont été peaufinés. En fait, j’ai été formé par l’encrage de Terry Austin qui pour moi a figé le rendu final des dessins de Byrne, au point que c’est ce rendu que je voulais retrouver à chaque fois. Or peu d’encreurs ayant travaillé avec Byrne avait cette minutie dans le rendu final. On peut quand même citer Al Gordon sur Fantastic Four, Karl Kesel sur Superman, Mike Machlan sur West Coast Avengers (après quelques épisodes de chauffe), Bob Wiacek sur Namor (en fonction de son degré d’application), et John Byrne lui-même sur des épisodes Fantastic Four, d’Alpha Flight ou tous les Next Men, et ses derniers travaux pour IDW dans la première moitié des années 2010.

Il est aussi intéressant de voir ce qu’ont fait des encreurs à la forte personnalité quand Byrne ne faisait que des esquisses, comme Tom Palmer sur les épisodes de Star Brand New Universe), ou Joe Sinnott pour quelques épisodes de Fantastic Four (pour évoquer le duo Jack Kirby / Joe Sinnott), ou encore Tom Palmer sur X-Men : Hidden Years (pour rendre hommage au tandem Neal Adams / Tom Palmer).
M’enfin tout ça, c’est quand même moins intéressant que John Byrne et les femmes.

Laisser la place à l'imagination, tout en titillant

Laisser la place à l’imagination, tout en titillant

JP : Moins intéressant, moins intéressant… c’est vite dit. Quelque part, on pourrait relier la rondeur de son trait à son attrait pour les courbes féminines ! Bien qu’ayant découvert Byrne dans la série Fantastic Four, où il bossait plutôt sans encreur, je partage ton attachement pour le rendu fin et détaillé du tandem Byrne – Austin. Et il est vrai que les silhouettes de Jean Grey ou Ororo étaient fort agréables à regarder dans ce run historique des Uncanny X-Men . Mais qu’est-ce que tu voudrais raconter sur Byrne et les femmes ?

P. : Je ne voudrais pas faire la concierge colportant les ragots, mais il paraît que John Byrne n’est pas toujours tendre avec ses héroïnes. Pourtant il a grandement participé à leur émancipation. On se souvient encore de Susan Storm décidant de changer son nom de code, passant d’Invisible Girl à Invisible Woman dans Fantastic Four 284, en 1984, 23 ans après sa création en 1961. Il a également fait en sorte d’augmenter ses pouvoirs pour qu’elle puisse tenir tête à ses coéquipiers.

Invisible Woman, Diana déesse de la vérité

Invisible Woman, Diana déesse de la vérité

Tout au long de sa carrière, John Byrne a pris soin d’améliorer la condition féminine dans ses comics. Jean Grey est devenue l’égal d’un dieu, et Kitty Pride a trouvé sa place en tant que jeune recrue dans les X-Men. Heather Hudson est devenue la chef de la Division Alpha, alors qu’elle ne dispose même pas de superpouvoir. Jennifer Walters a développé une personnalité hors du commun au sein de sa propre série. Lois Lane a cessé d’être cantonnée au rôle de demoiselle en détresse. John Byrne a revu le niveau de pouvoir de Wonder Woman, en montrant clairement qu’elle est l’égale de Superman en termes de force brute, puis qui l’a fait accéder au statut de déesse de la vérité.

JP : Mouais… Dans tes premiers exemples (Jean, Kitty) , Byrne était seulement dessinateur ou, au mieux, co-scénariste. Et par la suite, dans Alpha Flight, Heather Hudson était plutôt malmenée par Byrne le scénariste même si ce n’est rien en comparaison d’Aurora, affligée de problèmes psychologiques et héritant d’une double personnalité fille prude / femme forte. Alors, certes, ses héroïnes sont souvent puissantes, mais leurs grands pouvoirs sont souvent contrebalancés par des failles psychologiques et Byrne leur fait aussi subir pas mal d’avanies.

La place faite aux femmes

La place faite aux femmes

P : D’un autre côté, plusieurs des épisodes réalisés par John Byrne sur différentes séries mettent en scène des humiliations faites aux femmes ou des violences sexuelles. Il y a l’étrange relation abusive de Betty Ross avec Ramón dans Incredible Hulk 314, la tentative de viol collectif de Bethany dans Next Men, le mariage ignominieux de Jasmine avec le sénateur Hilltop (toujours dans Next Men), le costume hallucinant de Susan Storm transformée en Malice, ou encore les multiples clins d’œil de plus ou moins bon goût sur la plastique de She-Hulk. Cette particularité ressort d’autant plus qu’il ne faisait pas subir le même traitement aux personnages masculins.

Humiliation sexuelle pour She-Hulk et Bethany

Humiliation sexuelle pour She-Hulk et Bethany

JP : Oui, il me semble que Byrne n’était pas en reste pour insérer, de-ci, de-là, des images sagement coquines (on était quand même sous le Comics Code Authority) de personnages féminins sous la douche ou dans leur bain, ou encore en séance d’essayage ou en petite tenue. Je pense notamment à Jacqueline Falsworth dans Namor 19. Ce recours un peu facile au « cheesecake » ajouté au pétage de plomb régulier de ses héroïnes (la femme invisible ou Aurora, évoquées plus haut, mais aussi la Sorcière Rouge) prouve bien un rapport pas entièrement sain de Byrne avec la gent féminine.

Byrne le voyeur fait rentrer le lecteur dans la cabine d’essayage

Byrne le voyeur fait rentrer le lecteur dans la cabine d’essayage

Mais quelque part, c’est la partie la plus visible d’un iceberg pouvant pas mal refroidir mon enthousiasme pour cet auteur : je suis plutôt fan du dessinateur, moins du scénariste. Il est pourtant capable de plein de trouvailles au niveau de l’utilisation des pouvoirs, des patchs de continuité (à une époque où c’était encore gérable) mais ses caractérisations peuvent être bancales et, à quelques exceptions, il a des difficultés à mener une méta-intrigue sur le long terme. Il décoche des pitchs intrigants et ne les exploite pas forcément au mieux, comme le diagnostic et la guérison d’un Namor bipolaire pour en faire un pseudo homme d’affaires confronté aux requins de Wall Street…

Byrne écrit des femmes fortes mais aussi folles

Byrne écrit des femmes fortes mais aussi folles

Mais bon, c’est pas parce que tu avais parlé de la barbe de Byrne qu’on est obligé de le tailler comme ça ! J’ai l’impression d’être sévère envers un auteur pourtant majeur dans la production des comics mainstream des années 80… On pourrait pas parler de ses points forts ou de moments mémorables qu’il a mis en scène ?

P. : L’un de ses points forts est qu’il a laissé une marque indélébile dans l’industrie des comics de superhéros et que ses comics sont encore lus maintenant, même s’ils datent de plusieurs décennies, de la fin des années 1970 pour Uncanny X-Men, de la première moitié des années 1980 pour Fantastic Four et Alpha Flight, de la deuxième moitié des années 1980 pour Superman, du début des années 1990 pour Namor et Sensational She-Hulk, de la deuxième moitié des années 1990 pour Wonder Woman, soit une sacrée pérennité pour des comics.

En ce qui concerne les scènes mémorables, il est possible d’en trouver des dizaines, en fonction de ce qu’on a lu : la mort de Phénix, mais aussi Beast & Phoenix progressant dans la neige en antarctique, le squelette de Wolverine carbonisé par une sentinelle, la féline Tigra dans un team-up avec Spider-Man, les magnifiques séquences de vol de Superman, l’étrange démantèlement de la Vision dans West Coast Avengers, de nombreuses facéties de She-Hulk, Egg-Fu dans Wonder Woman, les visages marqués par la souffrance des différents Next Men, la liste est sans fin.

Comment ça marche l'androïde Vision ?

Comment ça marche l’androïde Vision ?

Un autre des points forts de John Byrne réside dans ce qui fut qualifié a posteriori de méthode Byrne, à savoir un retour aux fondamentaux. Par exemple pour les Fantastic Four, il est reparti de la vision de Jack Kirby & Stan Lee pour retrouver l’essence de l’équipe, et développer ses intrigues à partir de là. Lors du lancement de Next Men, il a répété à plusieurs reprises que l’une des difficultés narratives à surmonter dans les univers partagés DC ou Marvel, c’est qu’il ne peut plus y avoir de première fois. Par exemple, les voyages dans le temps, il n’y en a déjà eu des dizaines et les auteurs ne peuvent plus mettre en scène le merveilleux plus intense, plus neuf de la première fois. Il en va de même pour le premier contact avec une race extraterrestre. Cette histoire est éculée dans l’univers partagé DC depuis l’arrivée du premier superhéros DC Kal-El (Superman) qui est lui-même un extraterrestre.

JP : Les scènes que tu as évoquées sont en effet mémorables et les illustrations de Byrne ont grandement contribué à rendre ces moments iconiques. Et il y en a effectivement un grand nombre… Toutefois, je vais arbitrairement choisir un épisode, FF#262, où se déroulait le procès de Reed Richards, orchestré par un tribunal de races extra-terrestres menés par Lilandra (comme pour Jean Grey), où le leader des FF était accusé d’avoir sauvé la vie de Galactus, devenant de fait responsable de tous les morts par la suite causés par le Dévoreur de mondes.

Ce numéro m’a marqué par plusieurs aspects. Tout d’abord, John Byrne s’y met en scène en tant que chroniqueur des aventures des 4 Fantastiques. Cela pourrait passer pour un peu vaniteux de sa part, mais je le perçois plus comme une certaine marque de respect envers des personnages qui le dépassent. Il n’est pas le créateur tout puissant mais le scribe qui relate les hauts faits d’aventuriers héroïques. Un peu comme Robert E. Howard qui avait confessé avoir rêvé de certaines aventures de Conan, comme si elles lui avaient été murmurées à l’oreille par-delà les âges…
P. : Ma lecture des épisodes des Fantastic Four de Byrne a été tardive et morcelée parce que je suis passé à la VO, peu de temps avant qu’ils ne soient publiés dans Nova et Byrne était déjà sur le départ en VO. J’avais pu lire ce procès dans recueil VO lors d’un séjour en Angleterre. Que Byrne se mette en scène ne m’avait pas choqué sur le moment. En fait à mes yeux, cela s’inscrivait dans la tradition initiée par Kirby & Lee eux-mêmes. Qui étaient présents au mariage de Susan & Reed, ou dans les coulisses de la réalisation des comics.

Jack Kirby et Stan Lee n'ont pas leur carton d'invitation

Jack Kirby et Stan Lee n’ont pas leur carton d’invitation

Du coup quand Byrne se met en scène, il s’agit à la fois du scribe qui relate les hauts faits comme tu le dis, et éventuellement d’augmenter l’intimité des lecteurs avec les personnages. Avec du recul, on peut aussi y voir une forme de déclaration de la part de Byrne qu’il est l’héritier de Kirby et Lee, qu’il a repris leur flambeau sur la série, ce qui est plus un constat qu’une vantardise à ce moment-là de sa carrière (même s’il a réalisé 62 épisodes, soit moins que Kirby & Lee).

JP : Le second point marquant, pour moi, c’était l’arrivée de Galactus lui-même, en tant que témoin dans le procès de Reed. Sur un portrait en pleine page du titan cosmique, Byrne avait superposé tout un tas de visages différents, qui correspondaient à la perception de Galactus par chaque race extraterrestre présente dans l’assistance. Ainsi, alors que Galactus est traditionnellement représenté comme un gigantesque humain en armure, Byrne illustrait qu’il était une force, une entité d’ordre supérieure pouvant revêtir une apparence différente pour chaque race.

Plus un concept qu'une entité physique

Plus un concept qu’une entité physique

Enfin, l’épisode soulevait une question morale sur la pertinence pour Reed d’avoir sauvé Galactus et sur la justification même de l’existence d’une telle entité dans l’univers…

Cet épisode est un assez bon échantillon Byrnien, on y retrouve une grande implication de l’auteur pour ses personnages, des choix graphiques parfois surprenants mais efficaces et une touche de réflexion philosophique.

P. : Je me souviens également très bien de cet épisode et comme toi j’avais été convaincu par l’intelligence de montrer que Galactus est perçu sous une apparence différente par chaque race. C’était la continuation logique de l’interprétation de Jack Kirby qui n’avait pas hésité à faire dire à Galactus : Je suis le Verbe, c’est à dire une référence biblique lui conférant une stature divine. Je n’avais pas été entièrement convaincu par la justification de son existence, car il reste une force de destruction arbitraire, c’est-à-dire une source de souffrance pour toute vie. D’une certaine manière, cela constitue une limite indépassable à ce que peuvent accomplir les superhéros, même leur force et leur volonté ne leur permet pas d’éviter les morts causées par Galactus.

JP : Ce qui est marrant, c’est que Byrne a été capable d’écrire cette histoire qui, quelque part, dédouane Galactus, un génocideur cosmique… alors qu’en revanche, il n’a jamais pardonné à Chris Claremont d’avoir réhabilité Magnéto dans Uncanny X-Men (dans des épisodes postérieurs au départ de Byrne…). Dans un esprit un peu similaire, il se fendra d’une petite scène dans un épisode des FF pour expliquer que le Docteur Fatalis apparu aux côtés d’Arcade dans la série des mutants de Xavier (par Claremont/Cockrum) n’était pas le vrai Fatalis mais un de ses doubles robotiques
Ceci dit, je trouve que Fantastic Four correspond à une période faste de Byrne, où il livrait du divertissement intelligent, par exemple en incluant des citations d’auteurs en ouverture de ses épisodes.
P : Tiens, j’avais complètement oublié, mais il faisait exactement la même chose en ouverture de chaque épisode des Next Men : une citation en exergue.

Fantastic Four, citation de Shakespeare incluse

Fantastic Four, citation de Shakespeare incluse

P. : Il faut quand même que l’on fasse attention à ne pas raconter n’importe quoi, parce qu’il paraît qu’il n’a vraiment pas bon caractère. Plusieurs de ses collègues créateurs ont parlé de son égo surdimensionné, et de son manque de soutien à des collègues en conflit avec des responsables éditoriaux. Par exemple, il a quitté la série She-Hulk à l’épisode 8 parce qu’un responsable éditorial avait autorisé une minisérie She-Hulk concomitante qui ne respectait pas certaines de ses idées, ou encore il s’est fâché avec DC pour une histoire de couverture pour Time Magazine. Il a refusé d’apporter son soutien à Marv Wolfman dans le procès qui l’opposait à Marvel pour les droits sur le personnage de Blade (fin 1990/ début 2000), défendant au contraire l’employeur au regard des contrats très clair de main d’œuvre (par opposition à créateur).

La couverture de la discorde

La couverture de la discorde

P. : D’un autre côté, on peut considérer John Byrne comme un professionnel à la réussite éclatante, à la fois en termes de lectorat, mais aussi en termes financiers. Finalement sa déclaration qu’il est « corporate » traduit simplement une bonne compréhension du contrat qui le lie à son employeur du moment. Ses réponses tranchées sont celles d’un professionnel avec une solide expérience à qui les petits jeunes qui ont tout à prouver essayent de donner des leçons. Les réorientations et conseils (voire plutôt directives) de responsables éditoriaux successifs, souvent avec moins d’expérience que lui, s’apparentent surtout à des chefaillons voulant marquer leur territoire. Il est quand même difficile de jeter la pierre à un individu qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, pour être juste politiquement correct et ne pas faire de vague.

JP : Alors là, je ne te suis pas entièrement, dans la mesure où, sur son forum, il pontifie régulièrement sur sa vision des personnages Marvel qu’il érige en vérité absolue alors qu’il a lui-même, à plusieurs reprises, rebooté et refaçonné moult héros et héroïnes. Et lorsque vers la fin des années 1990, Marvel lui avait confié une réécriture de Spider-Man avec Chapter One ou des X-Men avec Hidden Years, il me semble que ce n’était pas très fameux…
P. : Effectivement j’ai eu du mal à finir le premier recueil de la maxisérie Chapter One (12 épisodes proposant une vague mise à jour des origines de Spider-Man, écrits dessinés et encrés par John Byrne) au point de ne lui accorder qu’une seule étoile. Peut-être que cet échec démontre que Byrne sait mieux faire du Kirby & Lee, que du Steve Ditko. Pour la série Hidden Years des X-Men, le concept était alléchant : raconter ce qui s’est passé de 1970 à 1975 pour les X-Men alors que les numéros de leur série n’étaient que des rééditions, sans rien de neuf. Mais pour ce projet, John Byrne avait décidé de faire du Neal Adams & Roy Thomas, avec l’aide de Tom Palmer l’encreur de l’époque, c’est-à-dire de faire un comics des années 1970 en 1999/2000. Cela a donné une forme d’hommage, confinant au fétichisme (comme dirait Tornado), assez vain et indigeste. Les lecteurs attendaient plutôt qu’il fasse du Byrne des années 2000.

À la manière de Steve Ditko

À la manière de Steve Ditko

P. : De toute façon, comme il ne nous lira jamais, et qu’en plus il ne parle pas français, on peut se lâcher. J’ai lu avec plaisir ses dernières productions datant de la première moitié des années 2010 : les 14 épisodes venant conclure la série Next Men (plutôt bons), Cold War (un ersatz de James Bond pas très fameux), Doomsday (du post-apocalyptique un peu fade), The Highways (de la SF dans l’espace très bien pensée), et ses 2 amorces de séries de superhéros classiques Trio et Triple Helix (sympathique). Néanmoins toutes ses œuvres pour des éditeurs indépendants s’adressent à la même tranche d’âge que ses comics de superhéros. C’est comme s’il n’avait pas souhaité créer une œuvre plus personnelle. En particulier ses Next Men sont une variation sur le thème des superhéros, sans beaucoup d’innovations. Quand il a décidé de partir pour la deuxième fois de Marvel, il l’a fait en même temps que d’autres créateurs et ils ont fondé une sorte de label assez vague chez Dark Horse, appelé Legend, avec des comics réalisés par Art Adams, Frank Miller, Mike Mignola… Autant Frank Miller et Mike Mignola ont réalisé des œuvres très personnelles (Sin City pour le premier, Hellboy pour le second), autant John Byrne a continué à faire du superhéros, sans velléité de faire autre chose. Il a pu écrire toutes les premières fois qu’il souhaitait avec Next Men, proposer une nouvelle variation de Fantastic Four avec Danger Unlimited, et une variation plus originale de She-Hulk avec les 2 miniséries Babe.

JP : C’est vrai qu’il n’a pas signé de Creator Owned très marquant… Mais je pense que son empreinte sur le mainstream a été énorme et a influencé toute une génération d’artistes, enthousiasmés et inspirés par les X-Men illustrés par Byrne et Austin. Il y a eu des artistes avec un style plus ou moins dérivatif de Byrne comme feu Paul Ryan (qui avait le même âge et collabora avec lui sur Avengers et Iron Man), Dale Keown ou Paul Pelletier. Et même des dessinateurs au trait plus éloigné, comme Jim Lee, doivent beaucoup à Byrne, dans l’approche esthétique et le niveau de détail incorporé dans les planches. Et puis, il y a des créateurs contemporains qui lui rendent des hommages évidents comme Chris Malgrain  . Mais ses influences à lui, tu les verrais où ?

Byrne, le Marvel Artist d’une certaine époque

Byrne, le Marvel Artist d’une certaine époque

P. : Aucune idée ! Je dois bien avoir lu une ou deux interviews où il en parlait, mais je n’en ai rien retenu. À mes yeux, il avait déjà digéré les influences de Jack Kirby et de Neal Adams avant de travailler pour Marvel. Par comparaison avec la génération de dessinateurs précédents comme Sal Buscema ou Ron Frenz, il avait tiré les leçons graphiques de Kirby et Adams, et avait déjà dépassé la phase de simple copiage, pour proposer des postures plus naturalistes, et des descriptions plus réalistes.

JP : Plutôt que de parler de réalisme, je pense que Byrne parvenait à atteindre un très bon niveau de vraisemblance. Comme lorsqu’il insérait dans ses épisodes des plans du complexe du projet Pegasus ou du Baxter Building. La pertinence de l’aménagement de ces lieux fictifs, la cohérence des volumes, tout cela ne résisterait pas à un examen approfondi mais effectivement cela « faisait vrai » tout en restant très superficiel. Mais cette relative distanciation avec la réalité lui permettait d’insérer dans ses planches des éléments presque cartoonesques comme des étoiles lors des coups de poing ou encore les monstres géants : Toundra, la masse de terre vivante dans Alpha Flight ; Spore, l’arme biologique dans Wolverine, Sludge la créature de boue dans Namor ou Giganto, créature au service de l’Homme Taupe dans West Coast Avengers.

Des monstres ? Byrne en a dessiné des tas !

Des monstres ? Byrne en a dessiné des tas !

En revanche, pour les postures et le langage corporel, je te rejoins, la direction d’acteurs de Byrne le dessinateur lui permettait de mettre en scène des personnages très expressifs. Il était également maître dans l’art de chorégraphier des affrontements d’êtres doués de superpouvoirs, ne se limitant pas à de simples échanges de gnons ou de lasers mais sachant exploiter tactiquement les caractéristiques de chacun.

P. : Bon, je critique, je critique, mais c’est un bon indicateur de mon degré d’investissement affectif dans les travaux de ce créateur d’exception. Je reste sous le charme de nombreuses de ses séries, et je relis régulièrement du John Byrne. Parmi ses travaux les plus connus pour Marvel et DC, ses X-Men garderont toujours une saveur inimitable de première fois. Avec ses épisodes de She-Hulk, il a montré qu’il était capable de sortir de sa zone de confort pour tenter une incursion dans l’humour en brisant le quatrième mur. Le résultat n’était pas toujours drôle, mais certains détournements des conventions des comics, ou de la culture comics fonctionnaient bien. Difficile d’oublier She-Hulk s’adressant au lecteur, ou sortant de la case pour s’en prendre à John Byrne en lui reprochant l’ineptie de son scénario. Côté DC Comics, j’ai un petit faible pour ses épisodes de Wonder Woman dans lesquels il lui a rendu une prestance qui en impose, et il a joué d’une manière originale avec les éléments de sa série, jusqu’à mettre sa mère à sa place en tant que Wonder Woman. Des dizaines d’années plus tard, je reste toujours aussi épaté par la cohérence de son redémarrage de Superman, que ce soit pour avoir conservé ses parents en vie, pour le fonctionnement et les limites de ses pouvoirs, pour les belles séquences de vol, pour sa capacité à intégrer même les personnages les plus ridicules comme Prankster (Oswald Hubert Loomis).

Même quand elle fait le pont, Wonder Woman ne se repose pas

Même quand elle fait le pont, Wonder Woman ne se repose pas

P : Toujours dans ses réalisations pour Marvel et DC, John Byrne fait montre d’un étonnant respect pour la mythologie interne de chaque série, et pour des personnages jugés idiots ou ringards. Alors même que la série She-Hulk se prêtait bien à la moquerie, à la dérision, et à tourner en ridicule des personnages trop connotés, il met un point d’honneur à leur donner une personnalité. Razorback (Buford Hollis) est un individu qui a un costume avec une tête de sanglier comme couvre-chef et qui se déplace dans un gros pick-up. Contre toute attente, John Byrne en fait un sympathique routier de l’espace, prêt à dépanner She-Hulk.

En voilà, un héros sévèrement Byrné

En voilà, un héros sévèrement Byrné

JP : Mais dis-moi, j’ai un doute affreux… on ne va pas pouvoir causer de toute la carrière de Byrne, non ? Vu la longueur de notre article, je vois d’ici le Boss nous faire des gros yeux à travers ses lunettes cassées (mais ma parole, ils me détestent ! -Ndr)… Y-a-t-il un « moment Byrne » que tu affectionnes particulièrement et qu’on pourrait aborder avant de conclure ?
P. : Des moments Byrne que j’affectionne, il y en a plein dans chaque série. Je vais prendre un exemple qui sort de l’ordinaire que nous n’avons pas encore évoqué. À l’occasion d’un portefolio, John Byrne avait réalisé une histoire complète en noir & blanc, qu’il a ensuite reprise pour en faire un numéro spécial de 25 pages publié par Dark Horse : Critical Error. Ce récit présente la particularité d’être dépourvu de tout mot, la narration ne s’effectuant que par le biais des dessins. L’histoire se lit de manière facile, sans incompréhension, un routier de l’espace qui se retrouve sur une petite planète et qui découvre une splendide jeune femme. Pour le portfolio, Byrne s’était un peu lâché sur la nudité, pour la version Dark Horse il avait un peu rhabillé la demoiselle. Il s’était fendu d’une petite introduction expliquant qu’en tant que routier, il ne fallait pas s’attendre à ce que le personnage soit très futé. Du John Byrne tout craché : une intrigue inventive, une science-fiction bien gérée, des dessins propres et portant toute l’histoire, la capacité de réaliser un récit adulte (et pas pour la nudité), et un soupçon de condescendance.

Raconte-moi une histoire en image

Raconte-moi une histoire en image

JP : Comme souvent, tu as le sens de la formule ! Tu as tout résumé en quelques mots, à part un élément qu’on avait envisagé d’aborder en début d’article : la barbe à Byrne ! Alors je vais m’empresser de combler ce manque pour conclure notre petite conversation : dessinateur de grand talent, capable de nous friser les moustaches avec de superbes planches, John Byrne a longtemps été un créateur au poil dans les comics mainstream avant de commencer à raser son lectorat vers la fin des années 90 et de friser le ridicule avec certains opus très mineurs. Mais pour toute une frange de lecteurs nostal-geeks, il est resté parmi les auteurs favoris, ayant marqué de sa patte nombre de personnages. Sans avoir passé sa carrière au peigne fin, nous espérons que notre balayage rapide de son œuvre ne vous aura pas paru trop échevelé !

Oups, nos calembours lui ont donné mal à la tête…

Oups, nos calembours lui ont donné mal à la tête…

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La BO du jour : d’autres monstres velus pour parler de notre ami Byrne…

67 comments

  • phil  

    il y a idoles et influences Côté idoles il a bien sur Kirby, puis Kubert essentiellement., mais en effet il a des idoles uk, surtout Frank Bellamy
    http://www.comicartfans.com/comic-artists/frank_bellamy.asp
    Mais ces idoles ont une influence plus sur le fond (narration…) que la forme, car formellement c’est indéniablement Adams qui l’a marqué

    • Présence  

      Décidément pour notre prochain team-up, il faudrait qu’on réfléchisse à inviter des consultants extérieurs.

      Merci pour ces compléments.

  • JP Nguyen  

    Bon, désolé, j’ai été pas mal pris par la « vraie vie » aujourd’hui. Merci à Présence d’avoir assuré le SAV sur l’article, en répondant aux commentaires.
    Et re-merci à lui de se prêter à l’exercice du team-up, un format que j’affectionne beaucoup…
    @Matt : avec Présence, j’ai un projet de team-up avec un format un peu plus original… mais pour le moment, c’est dans la to-do-list…
    @phil : « l’art du « calembour » jusqu’à une forme d’abstraction », j’y peux rien, c’est encré euh non ancré, en moi ;-)
    @Présence : je savais que de fins connaisseurs pourraient nous éclairer sur nos lacunes. Du coup, notre humble papotage était préférable à une forme plus érudite ou pompeuse…

  • Wildstorm  

    Si je connaissais un peu ce John Byrne qui n’arrête pas d’être cité dans vos derniers articles, j’aurais bien aimé discuter avec vous de cette personne ;)
    Je lirai tout cela ce we^^

  • Jyrille  

    Je crois que Présence et JP se sont bien trouvés pour les team-up. Ici, contrairement à leurs précédentes collaborations, le ping pong est détendu, comme accoudés au comptoir…

    Je ne connais évidemment pas grand-chose de Byrne comme je l’ai dit récemment, alors merci pour votre érudition impressionnante et ce tour d’horizon varié et large. Les scans confirment que j’aime vraiment le trait de ce dessinateur, notamment lorsque je découvre son Spider-Man ou la planche de SF qui me rappelle un peu Moebius (pour l’ambiance, pas du tout le dessin).

    Je ne savais même pas qu’il était scénariste ou co-scénariste ! Je suis étonné par son ambivalité sur la femme : c’est assez dérangeant. Encore tout mon respect pour un tel article de bravoure.

    • Présence  

      Je te rassure : c’est toujours détendu avec JP, une véritable sinécure. :)

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