HAMNET : LE RESTE EST SILENCE !

HAMNET de Chloé Zhao

Un article de DOOP O’MALLEY

HAMNET est un film de Chloé Zhao avec Paul Mescal et Jessie Buckley, distribué par Focus Features aux Etats-unis et par Universal dans le reste du monde.

Je vous propose de faire un petit retour sur le film HAMNET de Chloé Zhao, sorti en janvier dernier et pour lequel Jessie Buckley a obtenu l’OSCAR de la meilleure actrice. Le film est basé sur le roman de Maggie O’Farrell et propose une version romanesque de la vie de William Shakespeare, de son couple et surtout de la création de la pièce HAMLET. Un film bouleversant qui se distingue nettement de ses concurrents de l’époque comme MARTY SUPREME ou encore THE BRIDE. Evidemment, il y aura des SPOILERS à gogo.

La plupart des « geeks » connaissent surtout Chloé Zhao pour son film LES ETERNELS, chez Marvel. Un film mal accueilli mais qui reste selon moi le film le mieux réalisé du MCU. Si je n’ai pas vu ses premiers films, j’avais découvert cette réalisatrice/scénariste lors de la diffusion en salles de NOMADLAND, qui avait obtenu l’OSCAR de la meilleure réalisatrice et de la meilleure actrice. Un film très réussi qui nous racontait la vie d’une nomade jouée par Frances McDormand dans l’Amérique profonde. J’avais remarqué chez Chloé Zhao un sens inné de la caméra à l’épaule, mais surtout sa volonté de proposer des décors naturels dans une lumière qui va de pair. Son cinéma s’exprime surtout par des silences, des paysages, de la réalité. Et c’est exactement le cinéma qui me touche. Loin du bruit et de la fureur de l’insupportable MARTY SUPREME par exemple. Je reste avant tout persuadé que le point le plus fort de Chloé Zhao, c’est surtout sa manière de diriger les comédiens. Pour NOMADLAND, elle avait un casting composé à majorité de non-acteurs, et cela ne se voyait pas. Chloé Zhao sait trouver le ton juste et le moment propice pour que chacun puisse exprimer au mieux ses sentiments. Avec LES ETERNELS, elle a eu du mal à gérer les interventions incessantes de Kevin Feige, le président de Marvel Studios.

Cette fois-ci c’est différent. À la place de l’algorithme humain qu’est Kevin Feige, nous avons en lieu et place Steven Spielberg et Sam Mendes. S’il est inutile de présenter le réalisateur de WEST SIDE STORY ou FABLEMANS, on rappelle que Sam Mendes est non seulement le réalisateur de AMERICAN BEAUTY et de SKYFALL, mais aussi un grand metteur en scène de théâtre. Cela aura son importance dans le cadre de HAMNET. Rajoutez à cela le chef opérateur Łukasz Zal, dont le dernier travail était sur LA ZONE D’INTERET et la musique de Max Richter, le compositeur de la série THE LEFTOVERS ou du film PREMIER CONTACT et vous êtes sûrs d’avoir de la qualité ! Je partais donc plutôt rassuré pour ma salle de cinéma préférée, même si les deux expériences précédentes qu’ont été MARTY SUPREME et THE BRIDE (avec aussi Jessie Buckley dans le rôle principal) avaient refroidi mes ardeurs concernant les films « à oscars » du moment, mais on y reviendra un peu plus tard.

La rencontre des deux amants en pleine nature dans une scène qui pourrait rappeler LA MORT D’OPHELIE au niveau de sa composition. Encore une référence
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Source : www.allocine.fr

Hamnet revisite donc de manière très romancée la relation entre William Shakespeare et sa femme Agnes. Contrairement à ce que l’on imagine, ce n’est pas du tout un biopic puisque la plupart des aspects du film sont totalement issus de l’imagination de la romancière Maggie O’Farrell, qui a d’ailleurs coécrit le scénario avec Chloé Zhao.
Proche de la nature, habitée par une forme de mysticisme, Agnes vit en marge de la ville et de son bruit, entre la fabrication d’onguents et de potions, le dressage de son faucon apprivoisé et ses prémonitions. Sa rencontre avec William, un jeune précepteur poète mais qui doit travailler pour rembourser les dettes de ses parents, est le point de départ d’un amour fulgurant. Amour qui sera accéléré par une grossesse conduisant à un mariage mal accepté. Pas parce qu’Agnes n’aime pas William, mais parce qu’elle doit emménager dans la famille de celui-ci, loin de la forêt.

Très vite, le film installe une tension sourde : une vision, des naissances inattendues et l’ombre d’un drame inévitable. William fuit cette province trop étriquée pour son génie créatif afin de tenter sa chance à Londres, laissant derrière lui une famille fragilisée. Et le succès finit par lui sourire. Il pense bien ramener toute sa famille auprès de lui… mais c’est déjà trop tard : la tragédie survient. La mort de l’un des enfants est une fracture brutale qui cristallise le ressentiment d’Agnes envers un mari qu’elle continue d’aimer mais qui ne sait pas comment concilier sa soif de théâtre et sa famille. HAMNET nous dévoile de fait l’acceptation du deuil par l’art puisque le film met en exergue dans son dernier tiers la création de la célèbre pièce HAMLET en tant que signe expiatoire de cette mort horrible.

Des instants de vie en présence de la mort qui rôde.
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Source : www.allocine.fr

Une intrigue classique, tire-larmes et pas originale ? Certes. Et c’est un peu le reproche qui a pu être fait ça et là à HAMNET : un film qui va jouer sur tous les niveaux possibles pour créer une émotion et qui n’hésite pas à aller dans le larmoyant et à insister sur le pathos.
Je ne peux absolument pas dire que ce n’est pas vrai. Tout est fait dans HAMNET pour que le spectateur ressente le désespoir, la solitude et le deuil des parents confrontés à un drame ultime. Le poids de la mort. Sauf que ÇA FONCTIONNE !
Contrairement à ce que j’ai ressenti par exemple en visionnant THE BRIDE de Maggie Gyllenhaal. Un film où chaque image, chaque scène de dialogue martèle un féminisme caricatural. Cela détruit totalement le propos, aussi louable et important soit-il. Est-ce que c’est beaucoup plus subtil dans HAMNET ? Définitivement. Même si le spectateur sent que Chloé Zhao cherche à nous tirer des larmes, il se laisse embarquer en pleine conscience. HAMNET n’est pas un film dans l’air du temps, présentant des femmes fortes en guerre contre la société. Mais on y reviendra plus tard.

Dès le début, on sent que quelque chose a changé dans la manière de filmer de Chloé Zhao. Le côté documentaire de NOMADLAND et de THE RIDER a disparu pour laisser la place aux grands angles et aux compositions des images. Agnes est présentée pour la première fois au spectateur lovée dans un tronc d’arbre en position fœtale, en totale communion avec la nature dans un plan digne d’un tableau. Chloé Zhao en termine ainsi avec le naturalisme quasi-documentaire de NOMADLAND (même si elle continue parfois à porter sa caméra à l’épaule) et laisse place à une mise en scène soignée, bien évidemment appuyée par la photographie somptueuse de Łukasz Zal. Elle privilégie des cadres larges, une lumière diffuse et une esthétique volontairement sale. Les couleurs sont sombres (si ce n’est à chaque fois la robe d’Agnes, qui tranche toujours avec le décor, que ce soit en forêt ou en ville) et tout est fait pour que les personnages soient noyés dans la nature d’une forêt à l’aube ou dans la puanteur d’une ville. Les visages sont marqués, les peaux sales, les maquillages inexistants. On est très loin de SHAKESPEARE IN LOVE ou des reconstitutions trop lisses à la Netflix. Sans être dans la pure contemplation comme pouvait le faire Terrence Malick, Zhao prend son temps. Elle étire les scènes, pas pour rallonger un film finalement assez court (2h00), mais uniquement pour capter le quotidien dans ses moindres détails. En filmant longuement ces instants ordinaires, elle leur donne un poids immense face à la mort qui rôde. Chaque geste, chaque moment de cette vie partagée en famille devient précieux. Il est donc essentiel de s’y attarder, quitte à choquer.
Il y a en effet des séquences très éprouvantes dans HAMNET. L’accouchement des jumeaux, la mort de l’enfant. C’est long, c’est dur et surtout filmé au plus près des visages. Et Chloé Zhao assume pleinement cette insistance sur la douleur. La souffrance d’Agnes s’exprime frontalement, viscéralement, naturellement car c’est la définition même de son personnage ! Elle est en opposition avec celle de William, beaucoup plus contenue et intellectualisée. Cette longueur renforce non seulement la dimension tragique du récit, mais aussi sa profondeur. Profondeur qui se démarque dans une réalisation et un jeu à la théâtralité assumée qui n’est sans doute pas étranger à la présence de Sam Mendes. En dépit de ses cadres millimétrés et de sa mise en scène au cordeau, le film conserve toutefois une force quasi-organique et remplie d’émotion. Le parallèle avec certains films de Steven Spielberg n’est pas si osé que ça.

William, seul face au vide de l’absence
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Source : www.allocine.fr

HAMNET c’est avant tout un hommage à la pièce HAMLET de Shakespeare, qui prend tout son sens dans le récit. Ce n’est pas qu’un gadget permettant de vendre le film. Faut-il avoir vu la pièce avant ? Possiblement, ou tout du moins se rappeler vaguement de l’histoire de base. Les références y sont constantes, même au début du film. C’est l’histoire de ce couple qui va servir de matériau principal à la pièce présentée à tous et l’on ne pourra s’empêcher d’y trouver beaucoup de références, telles que l’intrusion du fantastique.  Ce sont d’ailleurs les parties les plus intéressantes. Agnes est décrite comme une sorcière, qui vit en communion avec la nature et qui a du mal à se faire à la vie dans une maison. Elle prépare des potions et elle peut même voir l’avenir. C’est elle qui, avec une vision, comprend qu’elle aura à ses côtés deux enfants et non pas trois. Et c’est le cœur de la deuxième partie du film. Lequel de ses enfants la mort va-t-elle emporter ? Tout comme le fantôme de HAMLET, le surnaturel est à l’origine d’une partie de l’intrigue. La mort apparaît d’ailleurs dans le film.

Dans une scène époustouflante d’émotion, de douleur et de poésie, cette dernière devient un personnage à part entière. Alors qu’elle a été constamment rappelée en arrière-plan, la voici désormais qui débarque en vision subjective. Et on est complètement happé par l’intensité dramatique. Le temps s’arrête. Les jeunes acteurs incarnent de manière incroyable le message de Chloé Zhao. Mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi ce trou béant dans la nature, présage funeste que l’on retrouve sur l’un des décors de la pièce à la fin du film. Il symbolise ce néant qui dévore tout, en particulier cet enfant coincé dans le purgatoire, attendant une délivrance qui ne viendra que par l’acceptation du deuil que feront ses parents. L’existence et le néant… To be or not to be ! Le traitement de l’image, qui ne distingue absolument pas l’onirisme de la réalité, permet d’intégrer de manière très naturelle ces éléments fantastiques dans l’histoire, renforçant leur impact.

La vie rêvée des anges
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Source : www.allocine.fr

HAMNET fait finalement passer deux messages importants, parfaitement imbriqués. Le principal, c’est celui de l’art en tant que catharsis individuelle mais aussi collective. Si Agnes vit son deuil de manière humaine et organique, William ne peut le réaliser qu’à travers son écriture. Car ce couple qui s’aime profondément symbolise une opposition frontale entre le ressenti et l’intellect. Agnes ramasse des branches et fait des potions, William écrit et enseigne le latin. Mais en dépit de ces deux caractères très différents, ils s’aiment et se respectent. On est loin de la « trend » du moment où William serait la cause de tous les maux de sa femme. Bien au contraire, la réalisatrice nous propose une histoire où les deux époux se comprennent et se complètent. Ils s’aiment, se déchirent mais finissent par se retrouver…tous les deux ensemble ! L’un n’est pas plus fautif que l’autre. Si Agnes est très en colère contre William lorsque ce dernier décide de faire une pièce sur son enfant, vociférant dans la foule lors des premières scènes de la représentation, elle comprend au fil des actes que cette pièce était indispensable pour lui. Lors de cette représentation de HAMLET, les rôles s’inversent. Agnes intellectualise les choses que William lui fait ressentir à travers son œuvre. Littéralement et physiquement, puisque c’est lui-même qui prendra les traits d’un fantôme. C’est un point de convergence du couple. Cela aurait été tellement facile pour Chloé Zhao de rejeter la faute sur William, parti à Londres pour vivre sa vie de star tandis qu’Agnes galère avec les enfants. De faire d’Agnes une icône de la résistance au patriarcat. Il n’en est rien. William vit à Londres dans un grenier minable, il ne profite pas de son statut. Il est profondément affecté, beaucoup plus que ce qu’Agnes pense. Mais il lui faudra attendre de voir la pièce pour comprendre. Et ils s’en sortiront tous les deux, sans que l’un n’ait pris le pas sur l’autre.

Dans une scène finale qui ne pourra pas vous laisser insensible, c’est non seulement Agnes mais toute la foule qui va communier avec le deuil de William. Deuil qui passe en quelques instants de l’intime au collectif. Contrairement à ce que certains critiques ont pu laisser entrevoir, je trouve cette scène très subtile.  En un seul plan, toutes les intrigues du film sont résolues. L’acceptation du deuil, le passage d’un monde à l’autre et surtout, la pièce en tant qu’œuvre intemporelle, dont le génie touche inexorablement ses spectateurs à travers le temps. Peut-être la musique est-elle trop prononcée à ce moment-là. C’est la seule chose que je veux bien accorder à cette fin de film qui restera très longtemps gravée dans mon esprit. L’omniprésence d’une musique qui aurait pu être un peu plus distillée.

La catharsis par la communion artistique
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Est-ce que Chloé Zhao utilise toutes les techniques possibles afin de nous tirer des larmes et de l’émotion ? OK. Mais pourquoi est-ce que ça marche ? Parce que les acteurs sont extraordinaires. Ça n’aurait absolument pas fonctionné avec des acteurs moyens ou mal dirigés. La performance de Jessie Buckley est impressionnante. Celle que je trouvais très mauvaise dans THE BRIDE a laissé la place à quelqu’un capable, via sa démarche, ses cris, ses regards, de nous faire fondre en larmes. Et qui mérite 100 fois son oscar. N’oublions pas non plus la présence plus effacée mais tout aussi impressionnante de Paul Mescal, impeccable lui aussi. Dont le retrait à l’écran est cohérent avec le caractère du personnage. On le remarque peut-être moins mais il propose une interprétation aussi fine que celle de sa compagne. Les seconds rôles sont au diapason, que ce soit Emily Watson ou bien les enfants. C’est un casting parfait. Et le film n’aurait certainement pas eu autant de puissance sans leur interprétation.

Tout comme la pièce, HAMNET et Chloé Zhao nous proposent un film réfléchi et organique, qui incarne la fusion des deux caractères de ses protagonistes principaux. Et qu’on oubliera pas de sitôt.


La BO :

4 comments

  • zen arcade  

    Hello doop.
    Super article. J’ai pros beaucoup d’intérêt à le lire même si je trouve le film atrocement mauvais.:)

    • Doop  

      Merci Zen ! Ça faisait longtemps Ie je n’avais pas été aussi touché par un film. Je ne l’ai pas revu. Peut être que son visionnage après deux films que j’ai détestés y est pour beaucoup.
      ❤️

      • zen arcade  

        « Ça faisait longtemps Ie je n’avais pas été aussi touché par un film. »

        J’ai la larme très facile au cinéma, même si le film n’est pas bon. Je peux être touché par des navets. Mais au final, je n’en garde rien. Ce n’est dès lors pas un critère de qualité qui compte beaucoup dans l’appréciation que j’ai d’un film.
        Le critère, c’est la quantité de joie qu’il m’a apporté, la quantité de vie qu’il m’a transmis.
        Et je précise qu’un film ultra-déprimant peut m’apporter beaucoup de joie, la joie d’avoir vu un grand film. Au contraire, un film aux émotions « faciles » et appuyées ou un feel good movie formaté risque bien de beaucoup m’irriter et dès lors de ne me procurer aucune joie.
        Bon sinon, quand je vois les grimaces de Jessie Buckley dans un film, elle me donne des envies de meurtre.

  • JP Nguyen  

    Ce film t’a touché et ton article retranscrit bien cet impact, en plus des qualités formelles et du jeu d’acteurs.
    Max Richter, je l’ai découvert avec THE LEFTOVERS et je suis plutôt fan. Mais sa musique n’est pas des plus enjouées, comme le ton de ce film, et mes états d’âme actuels auraient plutôt tendance à me tenir éloigné de ce type d’œuvre.

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