Le nom de la rose (Les Bijous de la Castafiore)

LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE, par Hergé

Par TORNADO

VF: Casterman, Editionsmoulinsart

L’œuvre d’Hergé est protégée par le droit d’auteur. Aucune utilisation ne peut en être faite sans l’autorisation de la société Moulinsart. Ce site est non officiel et respecte la charte de Moulinsart sur les blogs.

Tous les scans de cet article Copyright Hergé-Moulinsart 2026

© Hergé/Moulinsart – 2026

Cet article portera sur le vingt-et-unième album des aventures de Tintin : TINTIN AU TIBET. C’est le quinzième article d’une suite regroupant l’intégralité de la série, après :

  1. Tintin Au Pays des Soviets
  2. Tintin au Congo & Tintin en Amérique
  3. Les Cigares du Pharaon & Le Lotus Bleu
  4. L’Oreille Cassée & L’Île Noire
  5. Le Sceptre d’Ottokar
  6. Le Crabe Aux Pinces D’Or
  7. L’Etoile Mystérieuse
  8. Le Secret de la Licorne & Le Trésor de Rackham le Rouge
  9. Les 7 Boules de Cristal & Le Temple du Soleil
  10. Tintin au Pays de l’Or Noir
  11. Objectif Lune & On A Marché Sur la Lune
  12. L’Affaire Tournesol
  13. Coke en Stock
  14. Tintin au Tibet

– Pour l’instant, ça commence comme d’habitude… (Chhhttt… le coupable est présent sur la toute première vignette !)
© Hergé/Moulinsart – 2026

Prépublié du 4 juillet 1961 au 3 septembre 1962 dans les pages du journal Tintin, LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE est édité, comme c’est désormais la routine, en album de soixante-deux pages aux éditions Casterman dans la foulée.

Le pitch est désormais connu : La célèbre cantatrice Bianca Castafiore, qui a jadis aidé nos héros dans leurs aventures, leur annonce par courrier qu’elle vient se réfugier au château de Moulinsart, afin de fuir les paparazzi et trouver un peu de calme et de repos.
La diva met très rapidement le château et la vie de ses habitants sens dessus-dessous, d’autant que sa présence en ces lieux est rapidement remarquée, attirant de surcroit une multitude de journalistes ! Lorsqu’elle s’aperçoit que ses bijoux ont disparu, c’est tout son entourage, depuis les habitants du château jusqu’à ses moindres visiteurs, qui est suspecté. Voilà bien une aventure inédite pour Tintin et ses amis !

Pas de nouveau voyage pour le capitaine Haddock…
© Hergé/Moulinsart – 2026


La genèse…

Comme il l’avait déjà fait dans le passé, notamment lorsqu’il avait en tête l’idée d’envoyer Tintin sur la lune, Hergé propose à quelqu’un de son entourage de rédiger un scénario original qu’il pourra ensuite mettre en image.

Hergé a repéré Michel Greg, dont il a apprécié le travail d’adaptation sur les AVENTURES DE TINTIN en dessin animé par le studio Belvision. Ce dernier, très motivé, est parti de quelques idées que lui a communiquées Hergé à propos de pilules radioactives dérobées à un physicien, qu’il remplace immédiatement par le “Thermozéro”, un composé chimique détonnant. Un synopsis est rapidement rédigé, lequel abonde de courses poursuites à bord de véhicules en tout genre, telles que les affectionne Hergé.
Mais lorsqu’Hergé débute le découpage, il s’aperçoit, comme toutes les fois précédentes, que le récit manque cruellement de sa dose de fantaisie… hergéenne ! Il est donc finalement abandonné, comme les autres.

À ce propos, il se confiera à Benoit Peeters : “À un certain moment, je suis coincé par l’option prise par le scénariste. C’est son droit et même son devoir de prendre une telle option. Seulement moi, je ne peux pas le suivre, alors je dois m’éloigner vers la gauche ou vers la droite, je crois faire un détour, et petit à petit tout le scénario commence à se disloquer : il se défait comme un pull-over dont on aurait tiré un fil.
Je me sentais prisonnier d’un carcan dont je ne pouvais plus m’échapper. Or, j’ai besoin d’être constamment surpris pour pouvoir travailler. D’ailleurs, mes histoires se font toujours comme ça. Je sais d’où je pars et je sais à peu près où je veux arriver, mais le chemin que je vais prendre dépend de ma fantaisie du moment
”.
Cette confession est très intéressante en ce qu’elle fait parfaitement ressortir le bouillonnement créatif d’un auteur complet, incapable de se glisser dans le travail de quelqu’un d’autre.

De son côté, une idée extrêmement originale a fini par naitre dans l’esprit d’Hergé, et elle est de nouveau inspirée par un fait divers (en Angleterre, l’actrice Sophia Loren s’est fait voler ses bijoux et l’affaire a fait la une des journaux). Mais l’originalité tient avant tout du concept : Cette nouvelle aventure n’en sera pas une, car l’histoire se déroulera entièrement à Moulinsart !
L’idée principale est très risquée, un véritable défi : Raconter une histoire dans laquelle il ne se passe rien. Hergé mesure d’emblée le risque de mettre en scène une telle anti-aventure, où il va falloir sans cesse décevoir le lecteur, tout en le tenant en haleine du début à la fin !

Arrivée de la diva…
© Hergé/Moulinsart – 2026

La déconstruction d’une œuvre…

Dans les pages du journal Tintin, où LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE parait en feuilleton, les lecteurs sont carrément happés par cette nouvelle formule qui ressemble à une pièce de théâtre. En effet, Hergé s’est fixé dès le départ un défi : celui de respecter la règle des trois unités du théâtre classique (un lieu : Moulinsart ; un temps court : quelques jours ; un problème central : le vol des bijoux). Ce faisant, il démontre une incroyable virtuosité de conteur en multipliant les indices, les fausses pistes, les malentendus et les quiproquos. Il se joue de ses lecteurs, lesquels, manifestement, en redemandent !
Tout comme il avait commencé à le faire avec COKE EN STOCK et TINTIN AU TIBET, Hergé opère désormais une pure entreprise de déconstruction de son œuvre en contournant systématiquement la trame classique du récit d’aventure pour renouveler le genre et le réinventer à l’aune de la modernité.

La vague intrigue policière à la base de ce nouveau récit n’est qu’un McGuffin, puisque le jeu de l’auteur consiste à créer un fil narratif qui ne cesse de démonter les mécanismes du genre pour l’annihiler (il n’y a que des faux départs !).
C’est une pure entreprise de réinvention des codes narratifs de la bande dessinée qui échoue sur une version totalement inédite, littéralement une anti-aventure ! Au final, de la déconstruction à la reconstruction, Hergé parvient à faire basculer son récit au niveau supérieur et bien plus noble de la fable.

Dans TINTIN AU TIBET, Hergé avait radicalement renoncé au foisonnement de son petit univers pour n’en conserver qu’une épure et envoyer son trio principal (Tintin, Milou et le capitaine Haddock) aux confins du monde dans un environnement extrême et extrêmement dépouillé. Dans LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE, il va totalement inverser le procédé en ramenant à peu-près tout le monde, sans faire voyager personne !
C’est en véritable anarchiste qu’Hergé met en place tous ces éléments dans une nouvelle histoire où il s’emploie à détourner systématiquement les rôles de chaque personnage ainsi que celui de chaque élément, qu’il soit de l’ordre du lieu, des objets et des moindres détails, qui se réinventent sous nos yeux en obtenant un tout nouveau statut quant à leur fonctionnement dans un récit, à suspense, certes, mais avant tout de l’ordre de la parodie.

Air connu ?
© Hergé/Moulinsart – 2026


Avec LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE, Hergé réussit les épousailles de l’aventure et du huis clos, où les personnages courent toujours, mais davantage d’une pièce à l’autre qu’au bout du monde. Tout comme dans TINTIN AU TIBET, il n’y plus d’antagoniste. Quant à la révélation finale du mystère, elle sera aux antipodes du statut romanesque, en complète opposition par rapport aux précédentes aventures de Tintin !
Le postulat est édifiant : Si jadis nos héros couraient après les vilains pour faire triompher le bien au bout du monde, leur auteur les fait désormais courir en rond chez eux, après… personne !

Les personnages sont pourtant bouleversés, davantage encore que dans leurs aventures précédentes. Et si l’on prend en considération tous les changements de paradigmes que l’on vient de relever, on comprend bien pourquoi, tant leur mode de fonctionnement habituel est totalement remis en question ! C’est précisément le personnage de la Castafiore qui bouleverse à ce point nos héros, clouant le vaillant capitaine Haddock dans un fauteuil roulant, mettant Tintin dans un état de stress pour le moins inédit (il sursautera au simple cri d’une chouette !). Face aux multiples ennemis du monde de Tintin, la Castafiore s’impose comme une rivale bien plus intimidante ! Il faut dire que si elle fait intégralement partie de la famille de papier de nos héros, elle en est la seule femme !

Des héros parfaitement démunis face à la déferlante Castafiore !
© Hergé/Moulinsart – 2026



Puisque Hergé a élevé son récit au rang de fable, il en profite pour faire passer quelques critiques acerbes, notamment à l’encontre du métier de journaliste, dont il avait pourtant doté Tintin à la base ! L’auteur, qui a certainement essuyé les plâtres avec sa propre popularité qui ne cesse de croître, insiste sur les dérives d’une profession ayant évolué vers la recherche du scoop au détriment de la vérité. Il ridiculise ainsi le métier en question (les paparazzi qui s’incrustent dans le château de Moulinsart se surnomment entre eux “Coco”, soit le nom du perroquet offert au capitaine par la Castafiore !), continuant de déconstruire la stature de son héros, qui regarde ses collègues avec un air dépité, comme s’il ne faisait déjà plus partie de ce monde moderne qu’il ne reconnait plus (ce qui est probablement un écho de son auteur) !

Le désenchantement semble d’ailleurs être le maître-mot de cette histoire, tant l’ancien monde des aventures de Tintin, romanesque, exotique, flirtant avec le fantastique et la science-fiction, échoue ici sur le quotidien naturel le plus banal. Il faut voir à quel point nos héros sont démunis et sans ressources face à ce nouveau défi, quand leur pire obstacle n’est désormais plus qu’une marche d’escalier cassée, à la base de la plupart de leurs mésaventures (ils s’y étaleront chacun leur tour)…
Les lecteurs apprendront ainsi que l’aventure peut très bien se présenter au bout du couloir, et qu’une histoire peut être tout aussi divertissante dans n’importe quel endroit dès lors que tout se détraque, lorsqu’un simple élément vient perturber les habitudes.


Achevons enfin cette partie en faisant un constat : Avec TINTIN AU TIBET, Hergé et ses héros étaient allés au bout du monde, et surtout au bout d’eux-mêmes. Il était impossible d’aller plus loin en termes de dépassement de soi. Enchaîner avec une histoire sans voyage était donc d’une logique à toute épreuve : L’aventure est terminée.

Une simple marche d’escalier dans le rôle du pire ennemi…
© Hergé/Moulinsart – 2026

Détraquer le réel…

Détraquer l’entourage quotidien des personnages plutôt que de les envoyer au bout du monde pour y trouver le danger : c’est sans doute la trouvaille majeure de cette aventure, la plus naturaliste de toute la série.
Le génie d’Hergé va consister à enjoliver cet enchainement prosaïque avec une dose massive d’humour et de situations surréalistes, additionnant les quiproquos et les lapsus tout au long d’une série de dialogues extrêmement raffinés. C’est assurément l’album le plus bavard de la série, et c’est peut-être aussi le plus délicieux ! Le tour de force ultime étant que le fil narratif, qui n’a pourtant aucun sens, nous donne sans cesse l’illusion d’en avoir ! LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE, c’est la victoire de l’aléatoire sur le directionnel, c’est le triomphe du hasard au détriment de la construction. C’est la défaite de la causalité, de la certitude et de la maitrise des événements. C’est la consécration de la confusion, de la coïncidence, des chimères et de l’illusion. Et tout cela est totalement maitrisé par l’un des plus grands conteurs de son temps, au sommet de son art !

On notera tout particulièrement le détraquement du langage, où les lapsus se tirent la bourre avec les erreurs de prononciation et les faux appels téléphoniques, chaque personnage venant buter sur les situations surréalistes. C’est une autre prouesse à laquelle s’adonne Hergé qui, tout en nous faisant rire de ces quiproquos (et de ces bons mots), plie son fil narratif au hasard de ce langage qui se brouille, se tord, se disloque et génère toutes ces fausses pistes et ces changements de direction. Que ce soit par bêtise avec les Dupondt qui accumulent les lapsus, par vacuité avec la Castafiore qui ne se rappelle jamais du nom de ses interlocuteurs, par je-m’en-foutisme avec Lampion qui fait fi de toute politesse ou par opportunisme avec les journalistes qui comprennent ce qu’ils veulent, sans oublier un professeur Tournesol qui comprend tout de travers, c’est un festival de déformation du langage qui vient dynamiter un récit pour le mettre littéralement sens dessus-dessous.

Les dialogues surréalistes d’une histoire de fou !
© Hergé/Moulinsart – 2026


LA femme…

Il n’y a qu’une seule femme dans les aventures de Tintin, en tout cas une seule qui tient un rôle de premier plan : C’est Bianca Castafiore.Hergé dote son unique personnage féminin d’une très forte personnalité à la fois franche et complexe. Imposante, bruyante, extravagante et précieuse jusqu’au bout des ongles, la Castafiore est l’incarnation ultime de la Diva.
Égocentrique (elle prétend fuir en permanence des médias dont elle ne peut en réalité jamais se passer), elle fait pourtant preuve de courage et reste indéfectiblement fidèle à ses principes et à ses amis.
Si elle ne fait strictement aucun effort pour s’intéresser à tout ce qui se passe dans le monde et autour d’elle, ne parvenant jamais à se rappeler du nom de ses interlocuteurs (à l’exception de Tintin), elle n’hésite jamais non plus à braver le danger pour prendre la défense des autres.
Malgré son côté précieux et artificiel, la Castafiore est l’image même de la femme libre, intimidante et individuelle, qui dirige son destin comme elle l’entend, sans jamais s’en laisser compter. C’est un personnage extrêmement charismatique dont la présence (et particulièrement sa relation avec le capitaine Haddock) fait des étincelles. L’un des meilleurs ressorts comiques de toute la série, nos héros fuyant sa compagnie comme ils fuiraient la prison ! La métaphore est terrible : Un homme libre ne peut fréquenter une femme !

Mondanités et bijoux.
© Hergé/Moulinsart – 2026

Autobiographie…

Lorsqu’Hergé commence à imaginer son récit, il dote la Castafiore d’un caniche noir. Le même que son épouse Germaine, qu’il s’apprête à quitter dans la vraie vie. S’apercevant rapidement qu’il met un peu trop cette vie en scène, il se ravise.
Voilà ce qu’il confiera à Numa Sadoul (*) :

Par ses qualités morales (…), mon épouse a renforcé mon côté intransigeant, mon côté à principes (…). Son attitude devant la vie en général était telle que (…) je la suivais dans cette droiture (…). Mais je n’étais pas fait, moi, pour le rigorisme, et c’est un peu ça qui a été la cause de notre désunion. (…) J’avais tendance, moi, étant Gémeaux, à comprendre à gauche et à comprendre à droite, à pactiser avec les erreurs, le vice et cætera. Pactiser, c’est beaucoup dire, mais enfin, à le comprendre parfois”.
On mesure ici la complexité de la personnalité d’Hergé (et, par extension, pourquoi il a été si souvent sujet à la dépression) : un homme qui n’est pas d’un bord fixe, mais un esprit libre, probablement anarchiste dans l’âme, en quête constante de liberté de penser et d’évoluer.

En refusant d’envoyer Tintin dans une nouvelle aventure et en démystifiant l’aura toute puissante de son personnage de papier qui apparait ici dépassé par les événements, Hergé montre qu’il se détache de sa création et de son alter-égo héroïque. Il le fait précisément au moment où il quitte son épouse, opérant ainsi un double élan de liberté retrouvée, à la fois réel et symbolique. Si ce détachement symbolique s’opère ici avec ce que de nombreux critiques considèrent comme son dernier chef d’œuvre, les albums suivant n’apportant – selon eux – plus rien en termes de création, il achève aussi de rendre ses personnages plus humains (et certes plus faillibles et moins lumineux) que par le passé. C’est encore un écho de l’évolution de l’auteur qui, en se séparant de son épouse, avouera avoir renoué avec ses convictions profondes, loin de l’idéologie rigoriste à laquelle il s’était soumis jusqu’ici, et davantage ouvert à de multiples nuances.
C’est un parallèle intéressant : En retrouvant sa liberté dans la vie, Hergé se détache peu à peu de son alter-égo de papier (Tintin), les liens qui les unissaient jusqu’ici allant dès lors en s’atténuant…

L’auteur le moins raciste du monde, constamment traité de raciste…
© Hergé/Moulinsart – 2026


Le racisme proverbial d’Hergé…

Si nos héros ne voyagent pas dans cette nouvelle aventure, l’exotisme n’en sera pourtant pas totalement absent, car Hergé s’est aperçu que celui-ci pouvait parfois venir à domicile avec l’épisode des romanichels. Il va d’ailleurs en profiter pour, ici encore, faire passer un message humaniste.
Une nouvelle fois, l’auteur s’est inspiré de son quotidien : Choqué d’avoir aperçu un campement de gens du voyage au bord d’un dépotoir et toujours prompt, malgré ce qu’en disent ses détracteurs, à dénoncer injustices et autres maux de notre monde, il décide de les introduire dans son nouveau récit. Il se documente rapidement et prend contact avec un ecclésiastique réputé pour protéger ce type de population, le père Rupert, inquiet du traitement réservé à ses ouailles, mais auquel Hergé adresse la lettre suivante :
L’épisode des roms ne vous fera pas de peine. Je les montrerai comme des gens sympathiques. Ils seront faussement accusés d’un méfait, et c’est Tintin qui, prenant leur défense, les sauvera de cette injustice.”
Hergé aimerait bien rencontrer la petite tribu tzigane, afin de faire sa connaissance et effectuer quelques croquis sur le vif. Mais le curé insiste pour l’aiguiller sur ses recherches personnelles, notamment sur le fait que les journalistes ayant déjà traité le sujet ignorent tout des us et coutumes des gens du voyage.
On voit, une fois encore, à quel point Hergé s’impose comme un auteur humaniste systématiquement (en tout cas depuis TINTIN EN AMÉRIQUE) en avance sur son temps. Raison pour laquelle il est toujours insupportable d’entendre tout et n’importe quoi sur son prétendu racisme, par des nigauds prompts à trainer l’auteur dans la boue dès lors qu’ils peuvent en profiter pour afficher leur hypocrite bienpensance de surface en public ou sur les réseaux sociaux.

La séquence folle du Supercolor-Tryphonar !
© Hergé/Moulinsart – 2026

L’art comptant pour rien…

La forme “théâtrale” des BIJOUX DE LA CASTAFIORE impose un cadre moins propice aux grands espaces que dans les autres albums de la série et davantage encore de pages dévolues aux dialogues.
Comme d’habitude à ce stade, Hergé s’occupe de dessiner les personnages quand ses collaborateurs fignolent les décors, les véhicules et autres accessoires. C’est bien sûr Hergé qui conçoit le découpage des planches et on ne peut que constater qu’elles souffrent de ce rapprochement entre la bande dessinée et le théâtre. On trouve ainsi rarement autre chose qu’un assemblage de vignettes chargées de texte, toutes très soignées dans le moindre détail, mais loin de la puissance iconique d’autres opus de la série, comme par exemple L’ÉTOILE MYSTÉRIEUSE, LES 7 BOULES DE CRISTAL ou ON A MARCHÉ SUR LA LUNE.

De plus en plus souvent, on peut néanmoins voir dans les albums de Tintin quelques discrètes allusions à l’attrait d’Hergé pour la culture artistique en général et pour la peinture en particulier. Dans LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE, on se souviendra principalement de l’épisode du Supercolor-Tryphonar, une télévision en couleur inventée par le professeur Tournesol qui, parce qu’elle dysfonctionne, va permettre à Hergé d’exprimer son admiration pour les artistes du Pop’art alors en vogue dans le monde des arts plastiques, avec Andy Warhol et Roy Lichtenstein, voire Vasarely en tête (même si ce dernier est à ranger en priorité dans le mouvement parallèle de l’Op’art (l’art optique !)). Les images déformées par le téléviseur se couvrent alors de couleurs vives et se démultiplient avec moult effets flashy, exactement comme dans les tableaux de ces artistes !
Jamais encore, alors que parallèlement notre auteur s’essaie en secret à la peinture abstraite dans son atelier privé, il ne s’était autant éloigné de cette ligne claire qu’il avait si consciencieusement mise au point par le passé, et qu’il détraque à son tour…

Mais c’est tout l’album des BIJOUX DE LA CASTAFIORE qui est pétri de culture et de petits détails qui montrent qu’Hergé et ses héros sont cultivés. Si l’on peut entendre le capitaine Haddock se moquer des Dupondt en leur demandant s’ils ont fait leur service militaire aux carabiniers d’Offenbach (qui est un opéra-bouffe ! – et alors qu’ils lui répondent “Non, on était au Génie”, les Dupondt !!!), le professeur Tournesol montre qu’il sait parfaitement traduire le nom de Bianca Castafiore (qui signifie donc “blanche chaste fleur” en italien) en lui dédiant sa nouvelle invention : Une magnifique variété de rose blanche, tout bonnement nommée… “Bianca”…

Le Pr. Tournesol : Le seul qui apprécie vraiment la Diva (faut dire qu’il est sourd !). Et sans doute le seul des héros hergéens qui ne cherche pas constamment à fuir les femmes…
© Hergé/Moulinsart – 2026

Bonus : La planche originelle et complète de la version du journal de Tintin.
© Hergé/Moulinsart – 2026

(*) Numa Sadoul est l’auteur de TINTIN ET MOI, ENTRETIENS AVEC HERGÉ. Éditions Casterman.

Chapo : Pour son 21ème album des aventures de Tintin, Hergé va dérouter son lectorat avec une histoire inédite, une anti-aventure contournant tous les éléments qui avaient jusqu’ici fait le succès de la série.
Retour sur la genèse d’un monument de l’histoire de la bande dessinée, où l’on va examiner tout ce qui en fait un album exceptionnel.


BO : Henri Salvador : CHERCHE LA ROSE

One comment

  • Nikolavitch  

    Ah, voilà un album que j’avais trouvé parfaitement mineur à première lecture (je devais avoir 7-8 ans) à part le passage de la télé couleur et celui avec les paparazzi. Relu quelques années plus tard, le côté déconstruction m’avait frappé. je pense que c’était la première fois que je me frottais au concept (dans pouvoir le nommer à l’époque, bien sûr).
    Malgré les lourdeurs narratives que tu soulignes, je le considère à présent comme un album très important.

Leave a reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *