LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE, par Hergé
Par TORNADOVF: Casterman, Editionsmoulinsart
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© Hergé/Moulinsart – 2026
Cet article portera sur le vingt-et-unième album des aventures de Tintin : LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE. C’est le quinzième article d’une suite regroupant l’intégralité de la série, après :
- Tintin Au Pays des Soviets
- Tintin au Congo & Tintin en Amérique
- Les Cigares du Pharaon & Le Lotus Bleu
- L’Oreille Cassée & L’Île Noire
- Le Sceptre d’Ottokar
- Le Crabe Aux Pinces D’Or
- L’Etoile Mystérieuse
- Le Secret de la Licorne & Le Trésor de Rackham le Rouge
- Les 7 Boules de Cristal & Le Temple du Soleil
- Tintin au Pays de l’Or Noir
- Objectif Lune & On A Marché Sur la Lune
- L’Affaire Tournesol
- Coke en Stock
- Tintin au Tibet

– Pour l’instant, ça commence comme d’habitude… (Chhhttt… le coupable est présent sur la toute première vignette !)
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Prépublié du 4 juillet 1961 au 3 septembre 1962 dans les pages du journal Tintin, LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE est édité, comme c’est désormais la routine, en album de soixante-deux pages aux éditions Casterman dans la foulée.
Le pitch est désormais connu : La célèbre cantatrice Bianca Castafiore, qui a jadis aidé nos héros dans leurs aventures, leur annonce par courrier qu’elle vient se réfugier au château de Moulinsart, afin de fuir les paparazzi et trouver un peu de calme et de repos.
La diva met très rapidement le château et la vie de ses habitants sens dessus-dessous, d’autant que sa présence en ces lieux est rapidement remarquée, attirant de surcroit une multitude de journalistes ! Lorsqu’elle s’aperçoit que ses bijoux ont disparu, c’est tout son entourage, depuis les habitants du château jusqu’à ses moindres visiteurs, qui est suspecté. Voilà bien une aventure inédite pour Tintin et ses amis !

Pas de nouveau voyage pour le capitaine Haddock…
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La genèse…
Comme il l’avait déjà fait dans le passé, notamment lorsqu’il avait en tête l’idée d’envoyer Tintin sur la lune, Hergé propose à quelqu’un de son entourage de rédiger un scénario original qu’il pourra ensuite mettre en image.
Hergé a repéré Michel Greg, dont il a apprécié le travail d’adaptation sur les AVENTURES DE TINTIN en dessin animé par le studio Belvision. Ce dernier, très motivé, est parti de quelques idées que lui a communiquées Hergé à propos de pilules radioactives dérobées à un physicien, qu’il remplace immédiatement par le “Thermozéro”, un composé chimique détonnant. Un synopsis est rapidement rédigé, lequel abonde de courses poursuites à bord de véhicules en tout genre, telles que les affectionne Hergé.
Mais lorsqu’Hergé débute le découpage, il s’aperçoit, comme toutes les fois précédentes, que le récit manque cruellement de sa dose de fantaisie… hergéenne ! Il est donc finalement abandonné, comme les autres.
À ce propos, il se confiera à Benoit Peeters : “À un certain moment, je suis coincé par l’option prise par le scénariste. C’est son droit et même son devoir de prendre une telle option. Seulement moi, je ne peux pas le suivre, alors je dois m’éloigner vers la gauche ou vers la droite, je crois faire un détour, et petit à petit tout le scénario commence à se disloquer : il se défait comme un pull-over dont on aurait tiré un fil.
Je me sentais prisonnier d’un carcan dont je ne pouvais plus m’échapper. Or, j’ai besoin d’être constamment surpris pour pouvoir travailler. D’ailleurs, mes histoires se font toujours comme ça. Je sais d’où je pars et je sais à peu près où je veux arriver, mais le chemin que je vais prendre dépend de ma fantaisie du moment”.
Cette confession est très intéressante en ce qu’elle fait parfaitement ressortir le bouillonnement créatif d’un auteur complet, incapable de se glisser dans le travail de quelqu’un d’autre.
De son côté, une idée extrêmement originale a fini par naitre dans l’esprit d’Hergé, et elle est de nouveau inspirée par un fait divers (en Angleterre, l’actrice Sophia Loren s’est fait voler ses bijoux et l’affaire a fait la une des journaux). Mais l’originalité tient avant tout du concept : Cette nouvelle aventure n’en sera pas une, car l’histoire se déroulera entièrement à Moulinsart !
L’idée principale est très risquée, un véritable défi : Raconter une histoire dans laquelle il ne se passe rien. Hergé mesure d’emblée le risque de mettre en scène une telle anti-aventure, où il va falloir sans cesse décevoir le lecteur, tout en le tenant en haleine du début à la fin !

Arrivée de la diva…
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La déconstruction d’une œuvre…
Dans les pages du journal Tintin, où LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE parait en feuilleton, les lecteurs sont carrément happés par cette nouvelle formule qui ressemble à une pièce de théâtre. En effet, Hergé s’est fixé dès le départ un défi : celui de respecter la règle des trois unités du théâtre classique (un lieu : Moulinsart ; un temps court : quelques jours ; un problème central : le vol des bijoux). Ce faisant, il démontre une incroyable virtuosité de conteur en multipliant les indices, les fausses pistes, les malentendus et les quiproquos. Il se joue de ses lecteurs, lesquels, manifestement, en redemandent !
Tout comme il avait commencé à le faire avec COKE EN STOCK et TINTIN AU TIBET, Hergé opère désormais une pure entreprise de déconstruction de son œuvre en contournant systématiquement la trame classique du récit d’aventure pour renouveler le genre et le réinventer à l’aune de la modernité.
La vague intrigue policière à la base de ce nouveau récit n’est qu’un McGuffin, puisque le jeu de l’auteur consiste à créer un fil narratif qui ne cesse de démonter les mécanismes du genre pour l’annihiler (il n’y a que des faux départs !).
C’est une pure entreprise de réinvention des codes narratifs de la bande dessinée qui échoue sur une version totalement inédite, littéralement une anti-aventure ! Au final, de la déconstruction à la reconstruction, Hergé parvient à faire basculer son récit au niveau supérieur et bien plus noble de la fable.
Dans TINTIN AU TIBET, Hergé avait radicalement renoncé au foisonnement de son petit univers pour n’en conserver qu’une épure et envoyer son trio principal (Tintin, Milou et le capitaine Haddock) aux confins du monde dans un environnement extrême et extrêmement dépouillé. Dans LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE, il va totalement inverser le procédé en ramenant à peu-près tout le monde, sans faire voyager personne !
C’est en véritable anarchiste qu’Hergé met en place tous ces éléments dans une nouvelle histoire où il s’emploie à détourner systématiquement les rôles de chaque personnage ainsi que celui de chaque élément, qu’il soit de l’ordre du lieu, des objets et des moindres détails, qui se réinventent sous nos yeux en obtenant un tout nouveau statut quant à leur fonctionnement dans un récit, à suspense, certes, mais avant tout de l’ordre de la parodie.

Air connu ?
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Avec LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE, Hergé réussit les épousailles de l’aventure et du huis clos, où les personnages courent toujours, mais davantage d’une pièce à l’autre qu’au bout du monde. Tout comme dans TINTIN AU TIBET, il n’y plus d’antagoniste. Quant à la révélation finale du mystère, elle sera aux antipodes du statut romanesque, en complète opposition par rapport aux précédentes aventures de Tintin !
Le postulat est édifiant : Si jadis nos héros couraient après les vilains pour faire triompher le bien au bout du monde, leur auteur les fait désormais courir en rond chez eux, après… personne !
Les personnages sont pourtant bouleversés, davantage encore que dans leurs aventures précédentes. Et si l’on prend en considération tous les changements de paradigmes que l’on vient de relever, on comprend bien pourquoi, tant leur mode de fonctionnement habituel est totalement remis en question ! C’est précisément le personnage de la Castafiore qui bouleverse à ce point nos héros, clouant le vaillant capitaine Haddock dans un fauteuil roulant, mettant Tintin dans un état de stress pour le moins inédit (il sursautera au simple cri d’une chouette !). Face aux multiples ennemis du monde de Tintin, la Castafiore s’impose comme une rivale bien plus intimidante ! Il faut dire que si elle fait intégralement partie de la famille de papier de nos héros, elle en est la seule femme !

Des héros parfaitement démunis face à la déferlante Castafiore !
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Puisque Hergé a élevé son récit au rang de fable, il en profite pour faire passer quelques critiques acerbes, notamment à l’encontre du métier de journaliste, dont il avait pourtant doté Tintin à la base ! L’auteur, qui a certainement essuyé les plâtres avec sa propre popularité qui ne cesse de croître, insiste sur les dérives d’une profession ayant évolué vers la recherche du scoop au détriment de la vérité. Il ridiculise ainsi le métier en question (les paparazzi qui s’incrustent dans le château de Moulinsart se surnomment entre eux “Coco”, soit le nom du perroquet offert au capitaine par la Castafiore !), continuant de déconstruire la stature de son héros, qui regarde ses collègues avec un air dépité, comme s’il ne faisait déjà plus partie de ce monde moderne qu’il ne reconnait plus (ce qui est probablement un écho de son auteur) !
Le désenchantement semble d’ailleurs être le maître-mot de cette histoire, tant l’ancien monde des aventures de Tintin, romanesque, exotique, flirtant avec le fantastique et la science-fiction, échoue ici sur le quotidien naturel le plus banal. Il faut voir à quel point nos héros sont démunis et sans ressources face à ce nouveau défi, quand leur pire obstacle n’est désormais plus qu’une marche d’escalier cassée, à la base de la plupart de leurs mésaventures (ils s’y étaleront chacun leur tour)…
Les lecteurs apprendront ainsi que l’aventure peut très bien se présenter au bout du couloir, et qu’une histoire peut être tout aussi divertissante dans n’importe quel endroit dès lors que tout se détraque, lorsqu’un simple élément vient perturber les habitudes.
Achevons enfin cette partie en faisant un constat : Avec TINTIN AU TIBET, Hergé et ses héros étaient allés au bout du monde, et surtout au bout d’eux-mêmes. Il était impossible d’aller plus loin en termes de dépassement de soi. Enchaîner avec une histoire sans voyage était donc d’une logique à toute épreuve : L’aventure est terminée.

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Détraquer le réel…
Détraquer l’entourage quotidien des personnages plutôt que de les envoyer au bout du monde pour y trouver le danger : c’est sans doute la trouvaille majeure de cette aventure, la plus naturaliste de toute la série.
Le génie d’Hergé va consister à enjoliver cet enchainement prosaïque avec une dose massive d’humour et de situations surréalistes, additionnant les quiproquos et les lapsus tout au long d’une série de dialogues extrêmement raffinés. C’est assurément l’album le plus bavard de la série, et c’est peut-être aussi le plus délicieux ! Le tour de force ultime étant que le fil narratif, qui n’a pourtant aucun sens, nous donne sans cesse l’illusion d’en avoir ! LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE, c’est la victoire de l’aléatoire sur le directionnel, c’est le triomphe du hasard au détriment de la construction. C’est la défaite de la causalité, de la certitude et de la maitrise des événements. C’est la consécration de la confusion, de la coïncidence, des chimères et de l’illusion. Et tout cela est totalement maitrisé par l’un des plus grands conteurs de son temps, au sommet de son art !
On notera tout particulièrement le détraquement du langage, où les lapsus se tirent la bourre avec les erreurs de prononciation et les faux appels téléphoniques, chaque personnage venant buter sur les situations surréalistes. C’est une autre prouesse à laquelle s’adonne Hergé qui, tout en nous faisant rire de ces quiproquos (et de ces bons mots), plie son fil narratif au hasard de ce langage qui se brouille, se tord, se disloque et génère toutes ces fausses pistes et ces changements de direction. Que ce soit par bêtise avec les Dupondt qui accumulent les lapsus, par vacuité avec la Castafiore qui ne se rappelle jamais du nom de ses interlocuteurs, par je-m’en-foutisme avec Lampion qui fait fi de toute politesse ou par opportunisme avec les journalistes qui comprennent ce qu’ils veulent, sans oublier un professeur Tournesol qui comprend tout de travers, c’est un festival de déformation du langage qui vient dynamiter un récit pour le mettre littéralement sens dessus-dessous.

Les dialogues surréalistes d’une histoire de fou !
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LA femme…
Il n’y a qu’une seule femme dans les aventures de Tintin, en tout cas une seule qui tient un rôle de premier plan : C’est Bianca Castafiore.Hergé dote son unique personnage féminin d’une très forte personnalité à la fois franche et complexe. Imposante, bruyante, extravagante et précieuse jusqu’au bout des ongles, la Castafiore est l’incarnation ultime de la Diva.
Égocentrique (elle prétend fuir en permanence des médias dont elle ne peut en réalité jamais se passer), elle fait pourtant preuve de courage et reste indéfectiblement fidèle à ses principes et à ses amis.
Si elle ne fait strictement aucun effort pour s’intéresser à tout ce qui se passe dans le monde et autour d’elle, ne parvenant jamais à se rappeler du nom de ses interlocuteurs (à l’exception de Tintin), elle n’hésite jamais non plus à braver le danger pour prendre la défense des autres.
Malgré son côté précieux et artificiel, la Castafiore est l’image même de la femme libre, intimidante et individuelle, qui dirige son destin comme elle l’entend, sans jamais s’en laisser compter. C’est un personnage extrêmement charismatique dont la présence (et particulièrement sa relation avec le capitaine Haddock) fait des étincelles. L’un des meilleurs ressorts comiques de toute la série, nos héros fuyant sa compagnie comme ils fuiraient la prison ! La métaphore est terrible : Un homme libre ne peut fréquenter une femme !

Mondanités et bijoux.
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Autobiographie…
Lorsqu’Hergé commence à imaginer son récit, il dote la Castafiore d’un caniche noir. Le même que son épouse Germaine, qu’il s’apprête à quitter dans la vraie vie. S’apercevant rapidement qu’il met un peu trop cette vie en scène, il se ravise.
Voilà ce qu’il confiera à Numa Sadoul (*) :
“Par ses qualités morales (…), mon épouse a renforcé mon côté intransigeant, mon côté à principes (…). Son attitude devant la vie en général était telle que (…) je la suivais dans cette droiture (…). Mais je n’étais pas fait, moi, pour le rigorisme, et c’est un peu ça qui a été la cause de notre désunion. (…) J’avais tendance, moi, étant Gémeaux, à comprendre à gauche et à comprendre à droite, à pactiser avec les erreurs, le vice et cætera. Pactiser, c’est beaucoup dire, mais enfin, à le comprendre parfois”.
On mesure ici la complexité de la personnalité d’Hergé (et, par extension, pourquoi il a été si souvent sujet à la dépression) : un homme qui n’est pas d’un bord fixe, mais un esprit libre, probablement anarchiste dans l’âme, en quête constante de liberté de penser et d’évoluer.
En refusant d’envoyer Tintin dans une nouvelle aventure et en démystifiant l’aura toute puissante de son personnage de papier qui apparait ici dépassé par les événements, Hergé montre qu’il se détache de sa création et de son alter-égo héroïque. Il le fait précisément au moment où il quitte son épouse, opérant ainsi un double élan de liberté retrouvée, à la fois réel et symbolique. Si ce détachement symbolique s’opère ici avec ce que de nombreux critiques considèrent comme son dernier chef d’œuvre, les albums suivant n’apportant – selon eux – plus rien en termes de création, il achève aussi de rendre ses personnages plus humains (et certes plus faillibles et moins lumineux) que par le passé. C’est encore un écho de l’évolution de l’auteur qui, en se séparant de son épouse, avouera avoir renoué avec ses convictions profondes, loin de l’idéologie rigoriste à laquelle il s’était soumis jusqu’ici, et davantage ouvert à de multiples nuances.
C’est un parallèle intéressant : En retrouvant sa liberté dans la vie, Hergé se détache peu à peu de son alter-égo de papier (Tintin), les liens qui les unissaient jusqu’ici allant dès lors en s’atténuant…

L’auteur le moins raciste du monde, constamment traité de raciste…
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Le racisme proverbial d’Hergé…
Si nos héros ne voyagent pas dans cette nouvelle aventure, l’exotisme n’en sera pourtant pas totalement absent, car Hergé s’est aperçu que celui-ci pouvait parfois venir à domicile avec l’épisode des romanichels. Il va d’ailleurs en profiter pour, ici encore, faire passer un message humaniste.
Une nouvelle fois, l’auteur s’est inspiré de son quotidien : Choqué d’avoir aperçu un campement de gens du voyage au bord d’un dépotoir et toujours prompt, malgré ce qu’en disent ses détracteurs, à dénoncer injustices et autres maux de notre monde, il décide de les introduire dans son nouveau récit. Il se documente rapidement et prend contact avec un ecclésiastique réputé pour protéger ce type de population, le père Rupert, inquiet du traitement réservé à ses ouailles, mais auquel Hergé adresse la lettre suivante :
“L’épisode des roms ne vous fera pas de peine. Je les montrerai comme des gens sympathiques. Ils seront faussement accusés d’un méfait, et c’est Tintin qui, prenant leur défense, les sauvera de cette injustice.”
Hergé aimerait bien rencontrer la petite tribu tzigane, afin de faire sa connaissance et effectuer quelques croquis sur le vif. Mais le curé insiste pour l’aiguiller sur ses recherches personnelles, notamment sur le fait que les journalistes ayant déjà traité le sujet ignorent tout des us et coutumes des gens du voyage.
On voit, une fois encore, à quel point Hergé s’impose comme un auteur humaniste systématiquement (en tout cas depuis TINTIN EN AMÉRIQUE) en avance sur son temps. Raison pour laquelle il est toujours insupportable d’entendre tout et n’importe quoi sur son prétendu racisme, par des nigauds prompts à trainer l’auteur dans la boue dès lors qu’ils peuvent en profiter pour afficher leur hypocrite bienpensance de surface en public ou sur les réseaux sociaux.

La séquence folle du Supercolor-Tryphonar !
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L’art comptant pour rien…
La forme “théâtrale” des BIJOUX DE LA CASTAFIORE impose un cadre moins propice aux grands espaces que dans les autres albums de la série et davantage encore de pages dévolues aux dialogues.
Comme d’habitude à ce stade, Hergé s’occupe de dessiner les personnages quand ses collaborateurs fignolent les décors, les véhicules et autres accessoires. C’est bien sûr Hergé qui conçoit le découpage des planches et on ne peut que constater qu’elles souffrent de ce rapprochement entre la bande dessinée et le théâtre. On trouve ainsi rarement autre chose qu’un assemblage de vignettes chargées de texte, toutes très soignées dans le moindre détail, mais loin de la puissance iconique d’autres opus de la série, comme par exemple L’ÉTOILE MYSTÉRIEUSE, LES 7 BOULES DE CRISTAL ou ON A MARCHÉ SUR LA LUNE.
De plus en plus souvent, on peut néanmoins voir dans les albums de Tintin quelques discrètes allusions à l’attrait d’Hergé pour la culture artistique en général et pour la peinture en particulier. Dans LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE, on se souviendra principalement de l’épisode du Supercolor-Tryphonar, une télévision en couleur inventée par le professeur Tournesol qui, parce qu’elle dysfonctionne, va permettre à Hergé d’exprimer son admiration pour les artistes du Pop’art alors en vogue dans le monde des arts plastiques, avec Andy Warhol et Roy Lichtenstein, voire Vasarely en tête (même si ce dernier est à ranger en priorité dans le mouvement parallèle de l’Op’art (l’art optique !)). Les images déformées par le téléviseur se couvrent alors de couleurs vives et se démultiplient avec moult effets flashy, exactement comme dans les tableaux de ces artistes !
Jamais encore, alors que parallèlement notre auteur s’essaie en secret à la peinture abstraite dans son atelier privé, il ne s’était autant éloigné de cette ligne claire qu’il avait si consciencieusement mise au point par le passé, et qu’il détraque à son tour…
Mais c’est tout l’album des BIJOUX DE LA CASTAFIORE qui est pétri de culture et de petits détails qui montrent qu’Hergé et ses héros sont cultivés. Si l’on peut entendre le capitaine Haddock se moquer des Dupondt en leur demandant s’ils ont fait leur service militaire aux carabiniers d’Offenbach (qui est un opéra-bouffe ! – et alors qu’ils lui répondent “Non, on était au Génie”, les Dupondt !!!), le professeur Tournesol montre qu’il sait parfaitement traduire le nom de Bianca Castafiore (qui signifie donc “blanche chaste fleur” en italien) en lui dédiant sa nouvelle invention : Une magnifique variété de rose blanche, tout bonnement nommée… “Bianca”…

Le Pr. Tournesol : Le seul qui apprécie vraiment la Diva (faut dire qu’il est sourd !). Et sans doute le seul des héros hergéens qui ne cherche pas constamment à fuir les femmes…
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Bonus : La planche originelle et complète de la version du journal de Tintin.
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(*) Numa Sadoul est l’auteur de TINTIN ET MOI, ENTRETIENS AVEC HERGÉ. Éditions Casterman.
BO : Henri Salvador : CHERCHE LA ROSE

Ah, voilà un album que j’avais trouvé parfaitement mineur à première lecture (je devais avoir 7-8 ans) à part le passage de la télé couleur et celui avec les paparazzi. Relu quelques années plus tard, le côté déconstruction m’avait frappé. je pense que c’était la première fois que je me frottais au concept (dans pouvoir le nommer à l’époque, bien sûr).
Malgré les lourdeurs narratives que tu soulignes, je le considère à présent comme un album très important.
Génial !!! Une nouvelle aventure de Tintin décortiquée par Tornado, voilà un jour (presque) férié qui s’annonce bien.
Chhhttt… le coupable est présent sur la toute première vignette ! – Très fort, je n’y avais jamais prêté attention.
Un synopsis de Michell Greg !?! – J’avais complètement oublié (ou peut-être avais-je effacé cette information trop éloignée de ma représentation du bédéaste…) que Hergé pouvait faire appel à un auteur extérieur.
Cette nouvelle aventure n’en sera pas une, […] une anti-aventure : c’est très étrange, je me souviens de mes premières lectures de ce tome et je n’avais pas ressenti cette impression. Ta remarque me fait penser qu’en 1963 le regard sur la bande dessinée était encore cantonnée à la jeunesse dans l’esprit de la société, alors qu’au moment de ma découverte elle était déjà plus porche d’une expression artistique pouvant raconter une histoire sans course-poursuite.
Il n’y a que des faux départs. – Une façon de voir à laquelle je n’avais pas pensé, qui se comprend dans la perspective d’une aventure qui ne débouche jamais sur un voyage.
Ramenant à peu-près tout le monde, sans faire voyager personne : très belle expression. Je me souviens de cette impression que toute la petite famille du héros est là, rassemblée dans un même lieu.
Critiques acerbes, notamment à l’encontre du métier de journaliste : une contextualisation qui éclaire ce que le vécu de la célébrité pour Hergé apporte à sa création.
L’aventure est terminée : Une question de fonds, est-il encore possible d’écrire des récits d’aventure (en bande dessinée, ou en roman) après le nouveau roman ? Les décennies qui ont suivi ont répondu très positivement.
Un homme libre ne peut fréquenter une femme ! – Une interprétation radicale… enfin pas tant que ça puisque c’est exactement la situation de Tintin. Un petit syndrome de Peter Pan, un homme qui ne veut pas grandir ?
Le racisme proverbial d’Hergé : très beau titre, du Tornado tout craché 😀
L’épisode du Supercolor-Tryphonar : mille mercis pur cette analyse établissant le lien avec l’art contemporain. Je n’y aurais jamais pensé tout seul et pourtant cela devient une évidence en te lisant.
Magnifique article.
Par ailleurs, Greg a bien écrit une aventure de Tintin : il était co-scénariste sur le Lac aux Requins.
Merci ! 🙂
« L’aventure est terminée » : Ce que j’ai voulu exprimer, c’est que Hergé avait emmené ses héros au plus loin d’eux-mêmes avec le TIBET, au plus loin de leurs ressources, de leur dépassement, au bout du monde aussi, littéralement sur le toit du monde d’ailleurs, là où quasiment personne ne peut survivre. Et dans le même temps, Hergé avait réalisé avec le TIBET l’ultime thérapie pour affronter sa plus grande dépression. Auteur et héros étaient allé au bout du bout. Impossible d’aller plus loin.
En y repensant, il m’est apparu d’une logique implacable que Hergé décide que ce n’était plus la peine d’aller plus loin. Autant alors rester à la maison…
Dans ce sens, l’aventure est bel et bien terminée et, pour exprimer cette idée, cet album est comme une sorte d’épilogue pour la série. Tout un tas de spécialistes estiment d’ailleurs que c’est le dernier chef d’euvre de son auteur.
Mon prochain défi sera bien sûr de faire l’article sur VOL 714 POUR SIDNEY, un album parmi les préférés de mon enfance, que je n’ai donc pas encore relu. Je suis curieux de voir si je vais partager l’opinion de ces spécialistes…
Ouais !
L’album que j’ai le plus re-lu, je pense, avec L’Étoile Mystérieuse, Le Crabe Aux Pinces D’Or, Le Sceptre D’Ottokar, le diptyque Lunaire et Coke En Stock…
Bon, non : en fait, je les ai dévoré si souvent, tous ces albums, que le nombre de lectures doit être à peu-près équivalent pour chacun ; mais la nature « vaudevillesque » de ce récit fait qu’il s’est particulièrement bien imprimé dans ma mémoire.
Je suppose aussi que c’est celui où j’ai le plus rit -et plutôt fort, d’ailleurs. La situation anxiogène vécue par le Capitaine Haddock (cette impuissance absolue face aux évènements !) créant un contrepoint extrême avec les gags qui s’enchainent, une fois débarqués la Castafiore et ses deux aides ; ces derniers particulièrement bien élaborés et utilisés : la Irma, surtout, saisissante de « réalité ».
Si j’ai un affect soutenu pour cette « aventure »-ci, c’est aussi sans doute pour son absence d’intensité dramatique : comme on sait que les Romanichels sont innocents, on n’est à aucun moment inquiet de leur sort.
Mais du Boullu insaisissable (tombé dessus par hasard : les artisans récalcitrants, c’est du vécu pour Hergé !) au Perroquet insupportable, l’article délirant (le style et la typographie !!), l’envahissement de la demeure et l’infatigable balourdise de Tournesol (la télé-couleur !), mon empathie envers le sort pitoyable du Capitaine démultiplie ma réaction au comique des aléas à répétition : la marche, les gammes, le perroquet/le téléphone, la marche, les fausses alertes, les dupondt, l’abeille (!), la marche…
À tel point d’ailleurs, que je ressens très profondément la jouissance -c’est le mot- de ce cher Archibald quand la Castafiore expédie le « Mr Lampiste » avec une absence totale d’état d’âme, lui claquant même la porte au nez ! Évènement franchement nécessaire pour le lecteur, tant ce personnage cristallise à l’extrême tout ce qu’il y a d’ordinairement détestable chez « l’autre ». Cathartique, rien de moins.
… Je n’en reviens pas de n’avoir JAMAIS fait tilt, pour la pie en première page. Tornado : l’oeil qui tue.
Merci pour les infos -très révélatrices- sur l’évolution personnelle de Hergé, en effet complètement raccord avec la transformation radicale de la nature de cette histoire-là. De fait, sachant ça, le côté « léger » et décalé des deux albums suivants semble plus logique : cet « éloignement » de l’auteur vis-à-vis de ses personnages révélant un investissement autre de ses énergies les plus vitales. Un accomplissement, mais dans sa vie personnelle, cette fois.
Aucun regret à avoir, de notre côté, néanmoins : en tant que lecteurs, on aura eu la part du lion du bonhomme.
« Tornado : l’oeil qui tue. »
Je l’ai déjà dit mais, quand j’étais gamin, j’avais instinctivement l’impression que les planches des aventures de Tintin étaient truffées d’indices, et qu’il fallait les repérer comme un jeu de piste. J’en ai pris l’habitude et ça m’a effectivement permis d’en trouver plusieurs au fil du temps (dont le fameux couple de figurants qui revient étrangement dans certains albums et surtout dans L’AFFAIRE TOURNESOL). C’est aussi ce qui ma rendu extrêmement maniaque dans ma lecture d’une bande dessiné, où je scrute le moindre détail de chaque vignette, et qui a fait de moi un lecteur extrêmement lent et laborieux…
Yes, un nouvel article de MR T sur Tintin ! J’ai toujours détesté ce personnage mais lorsque j’étais enfant, mon album préféré était celui-ci. Car je pense que l’humour qui y est distillé qui me parlait enfin, contrairement à tout le reste des albums de Tintin. Pour une fois, on voyait la vie de ces personnages au jour le jour, loin des aventures rocambolesques qui semblaient être leur quotidien et détaché de tout réalisme.
Evidemment ton article est génial et j’apprends plein de choses.
Cela fait longtemps que je ne l’ai pas lu mais je suis certain que si je le faisais, je le trouverai encore une fois admirable. C’est marrant, mais ici tu ne trouves pas que le « naturalisme » ou le réalisme de l’histoire soit ennuyeux (je viens de relire tes commentaires sur Pearl / X Maxxxine), contrairement au cinéma, est-ce que c’est à cause du médium tu penses ?
« avec les erreurs de prononciation et les faux appels téléphoniques » Oui, c’est cet humour qui m’a conquis, ces répétitions surréalistes où le manque de communication détraque tout. Et la séquence de la télévision par Tournesol, qui m’a immédiatement happé, où le réel est tordu et qui me renvoyait à ma condition d’enfant seul passant son temps devant la télé : les héros de bd avaient enfin les même soucis que moi et enfin il y avait quelque chose de picturalement étrange chez Tintin !
« ses personnages plus humains (et certes plus faillibles et moins lumineux) » Moins lumineux, je ne trouve pas. Les personnages lisses, infaillibles, intransigeants, ne m’ont jamais paru solaires mais au contraire, perclus de principes. En n’étant pas humains ni faillibles, pour moi, ils ne peuvent être des lumières, mais des murs, des blocs de pierre. C’est aussi le cas de Thorgal.
Idem, j’avais grandement apprécié son parti-pris pour les Roms. Pour moi, enfant, il était évident qu’un auteur de bd pour enfants et adolescents devait se positionner ainsi, avec ces valeurs.
La BO : jamais écouté et même si c’est sympa, je n’écouterai jamais ces disques tant acclamés par la critique. Pas du tout mon truc, ni en variété française ni dans un autre style.
Le naturalisme : Plus j’en discute avec vous, et plus j’ai du mal à définir cette sensation.
Disons que je ne veux pas avoir la sensation de retrouver le réel du quotidien (qu’il soit de chez nous ou d’ailleurs) quand j’aborde une oeuvre de fiction. J’ai besoin de m’évader et j’ai absolument besoin d’une bonne dose de distanciation.
Du coup, je plébiscite avec le temps les oeuvres où il y a une « ambiance ». Quelque chose qui vient justement effacer cette sensation de quotidienneté. Dans la BD, on trouve justement beaucoup plus facilement cette capacité à « ambiancer » les histoires de fiction. Et l’univers d’Hergé remplit très aisément cette fonction.
Merci pour cet article comme toujours magistral.
Je crains que mon jeune moi ait été moins à l’affût que toi sur les indices de ces cases chargées, et ait été frustré par l’absence de voyages, voire ait ressenti l’agacement des héros face à une Castafiore envahissante, j’ai ainsi boudé cet album à l’époque.
Aujourd’hui, sur cette page noyée sous les vocalises du Rossignol milanais, je m’imagine l’aria de la Reine de la Nuit couvrant les paroles des personnages, j’apprécie les hommages pop-art de la scène de réglage. Une lecture que j’ai dû laisser maturer !
Cet article tombe à point nommé, je sors d’une relecture de l’intégrale de Tintin (à peine entrecoupé par une relecture des B&M de Jacobs, histoire de rester dans la même tradition franco-belge) et j’ai donc relu LES BIJOUX avec beaucoup de plaisir, c’est une comédie en fait, parfaitement ficelée, enlevée et souvent très drôle encore.
Sur l’aspect déconstruction, je me demande si on peut pas voir LES BIJOUX comme un pont entre la bande dessinée classique et la bande dessinée moderne: en clouant Haddock sur un fauteuil, Hergé empêche l’aventure, neutralise l’action comme moteur du récit et annonce une bande dessinée où le héros n’est plus le déclencheur du récit et de fait ouvre à une dimension introspective (le récit s’arrête pour montrer Tintin exprimer une émotion, il ressent de la mélancolie en écoutant la musique qui provient du camp des tziganes) et puis il y a la dimension méta: à l’image de la couverture ou Tintin semble s’adresser directement au lecteur, le récit est construit pour intégrer la complicité du lecteur, c’est pour ça que j’ai du mal avec la notion de naturalisme, car ici Hergé ne cesse de faire appel à des codes, des clichés, des artifices (le côté théatral, les trois unités, les quiproquos) qui sont employés comme tels parce que le lecteur les connait et va les identifier.
Le fait est que malgré tout LES BIJOUX ne remplit pas moins toutes les conditions du récit classique, Hergé déconstruit mais ne casse jamais le jouet et dans les albums suivants, il ne poussera pas plus loin, il reste coincé dans son système là ou d’autres vont emboiter le pas de cette modernité: Franquin arrêtera Spirou et fera les IDEES NOIRES, Jean Giraud mute en Moebius et transforme complétement son langage, Pratt réinvente le récit d’aventures, aux Etats Unis, Will Eisner invente le roman graphique etc…
C’est comme si avec LES BIJOUX, Hergé avait eu le prescience que la bande dessinée (alors dans son Age d’Or classique) allait évoluer vers autre chose, mais qu’il n’avait pas lui même sauté le pas…
Le deuxième album de Tintin qui m’avait été offert. J’en avais lu d’autres à la bibliothèque et l’autre histoire de Tintin dans ma collection de BD était LE SCEPTRE D’OTTOKAR. Je devais avoir aux alentours de 9-10 ans. A l’époque, très grosse déception. Où étaient les flingues ? La baston ?
Je ne sais plus à partir de quel âge je me suis mis à apprécier cette histoire, pour ses nombreuses scènes comiques et son intrigue « policière » légère.
Comme d’habitude, un article truffé d’anecdotes sur la vie de l’auteur et qui éclairent son oeuvre.
CIEL, QUEL BIJOU !
J’apporterais aussi une nuance quand tu dis « Avec TINTIN AU TIBET, Hergé et ses héros étaient allés au bout du monde, et surtout au bout d’eux-mêmes »
Je pense que la limite elle est atteinte avec l’aventure lunaire et ça m’a frappé à la relecture, il y a déjà une dimension dépressive derrière; quand Tintin sort de la fusée pour la première fois, il parle d’un paysage de mort et de désolation, d’ailleurs la mort hante tout cet album (avec la mort de Jorgen et de Wolff). C’est comme si on était au bout d’un truc et sans doute trop loin, Tintin se heurte à l’indifférence absolue de l’immensité des paysages lunaires.
TINTIN AU TIBET est du coup une aventure existentielle, tu le dis très bien, les personnages vont « aux bout d’eux mêmes », au point que Tintin réussit à conjurer la mort puisqu’il retrouve Tchang vivant.
du coup avec LES BIJOUX il ne reste plus qu’a rentrer à la maison et de fait à y rester…
J’y ai pensé pour le voyage sur la lune. Mais ce n’est pas du tout le même défi. Il n’y a pas ce dépassement de soi, ni pour les héros, ni pour l’auteur, en tout cas pas au point du TIBET. Non, vraiment, le point le plus ultime des aventures de Tintin, celui où héros et auteur vont au bout d’eux-mêmes, et donc le plus « loin », c’est le TIBET.
Pour le naturalisme, va falloir que vous me donniez aussi votre définition, parce que vu vos piques systématiques dès que j’utilise le mot, ça a l’air d’être un truc de fou !
De mon côté je l’utilise comme une « expression » et non au sens propre. Il faut quand même le préciser parce qu’apparemment vous ne comprenez pas le principe.
Quand je reproche à un récit son côté naturaliste, c’est surtout pour dire que ça manque de karaté, de vampires et de toiles d’araignées, quoi…
Quant à Tintin, je n’ai jamais dit que c’était naturaliste. Il est évident que ça ne l’est pas. J’ai dit, à propos de L’AFFAIRE TOURNESOL et des BIJOUX qu’ils étaient « plus naturalistes » que les autres (dans le sens où il y a moins d’éléments fantaisistes). Ce n’est quand même pas la même chose !
À mon tour de trouver un point de désaccord : « il reste coincé dans son système là ou d’autres vont emboiter le pas de cette modernité ».
Vu son parcours et, sachant que L’ALPH ART promettait un nouveau regain de créativité après un PICAROS un peu plus banal, jamais je ne dirais ça. Pour moi Hergé est l’égal d’un Picasso ou d’un Miles Davos dans son médium propre : Quelqu’un qui a toute sa vie eu la volonté de se renouveler, tout en restant fidèle à ses principes et à sa philosophie.
« Pour le naturalisme, va falloir que vous me donniez aussi votre définition, parce que vu vos piques systématiques dès que j’utilise le mot, ça a l’air d’être un truc de fou !
De mon côté je l’utilise comme une « expression » et non au sens propre. Il faut quand même le préciser parce qu’apparemment vous ne comprenez pas le principe.
Quand je reproche à un récit son côté naturaliste, c’est surtout pour dire que ça manque de karaté, de vampires et de toiles d’araignées, quoi… »
L’incompréhension nait en effet de la confusion et du fait que tu emploies le mot pour désigner de manière un peu fourre-tout tout ce que tu n’aimes pas..
Le naturalisme, ce n’est ni une question de genre (on peut très bien imaginer un traitement naturaliste d’un film de karate ou de vampire) ni de type de récits. Ce n’est pas nécessairement lié à une exploration du quotidien. D’ailleurs, nombre de films montrant des personnages dans leur « quotidien » n’ont rien de naturaliste (exemple récent avec Fotogenico chroniqué par Ludovic). Tu citais récemment Sautet. Mais le cinéma de Sautet n’est pas un cinéma naturaliste.
Le naturalisme, c’est lié à des choix formels. Pialat par exemple, c’est du naturalisme. Kechiche, c’est du naturalisme.
Alors non, pas du tout, je n’utilise pas ce mot pour mettre tout ce que je n’aime pas dans le même panier. Je l’utilise pour tout ce qui me fait penser à la définition de « naturalisme » dans le domaine du cinéma. Et c’est là :
Dans le domaine du cinéma, le naturalisme constitue un style particulier dont l’objectif central est de représenter la vie telle qu’elle est, de manière précise et complète, à travers une narration et une esthétique non artificielles. Ce style tend à éviter toute manipulation narrative ou toute stylisation, afin de préserver l’objectivité et la fidélité de la représentation de la vie.
Quand je regarde un film et que j’ai la sensation que ça correspond à cette définition, j’emploie le mot naturaliste.
Et effectivement, je n’aime pas du tout ce genre de cinéma.
Après, j’ai aussi l’impression que vous êtes nombreux à vite tomber dans la mauvaise foi quand vous voulez démontrer que tel ou tel film n’est pas naturaliste parce qu’il ne l’est pas à 100 000 %. Pour moi, si j’ai une sensation de naturalisme, c’est qu’il y en a déjà beaucoup.
« Dans le domaine du cinéma, le naturalisme constitue un style particulier dont l’objectif central est de représenter la vie telle qu’elle est, de manière précise et complète, à travers une narration et une esthétique non artificielles. Ce style tend à éviter toute manipulation narrative ou toute stylisation, afin de préserver l’objectivité et la fidélité de la représentation de la vie. »
Cette définition me parait sujette à caution sur de nombreux points.
L’horizon du naturalisme me parait en effet résider dans la recherche et l’enregistrement de la vie. Précise, oui, mais n’importe quel réalisateur digne de ce nom cherche à être précis. Ca ne veut pas dire grand chose. Complète. Mouais, non.
« A travers une narration et une esthétique non artificielles en évitant toute manipulation narrative ou toute stylisation » : c’est au mieux caricatural voire même inexact. Il suffit de voir l’art du montage et la structure des films de Pialat pour invalider cette affirmation.
Je pense qu’il faudrait se contenter de dire que le naturalisme est un style qui s’attache profondément à la matérialité de ce qu’il filme (et c’est pas rien de dire ça) et qui, par ce procédé cherche à capter et enregistrer des morceaux de vie.
Ca élimine des brouettes de films que tu vas considérer comme naturalistes.
Pour moi qui suis attaché à ce cinéma naturaliste, tu peux concevoir qu’il peut être irritant de voir ce terme accolé à des tas de films qui ne me paraissent pas du tout l’être.
« Pour moi qui suis attaché à ce cinéma naturaliste, tu peux concevoir qu’il peut être irritant de voir ce terme accolé à des tas de films qui ne me paraissent pas du tout l’être. »
Dit comme ça, oui je peux le comprendre. Est-ce que tu peux comprendre aussi, en sens inverse, que pour moi qui n’aime pas ce genre de cinéma, j’utilise cette expression de manière un peu plus légère ?
Plus loin dans l’article Wiki sur le naturalisme au cinoche, on trouve ça :
« Caractéristiques esthétiques :
– Interprétation et acteurs : l’usage d’acteurs non professionnels ou l’improvisation est fréquent. Le réalisateur possède généralement un style d’auteur et les répétitions sont rares, ce qui permet aux acteurs de jouer de manière naturelle, comme s’ils n’étaient pas observés par la caméra. Les dialogues respectent le rythme du langage réel, et le jeu reste sobre et dépourvu de dramatisation.
– Photographie et esthétique visuelle : la caméra est souvent portée à la main, les plans longs et les montages rares. La durée des plans est étendue afin de maintenir la continuité visuelle. Les couleurs sont sobres, proches de ce que l’œil humain perçoit, évitant une manipulation émotionnelle par la couleur.
– Son et éclairage : l’accent est mis sur les sons d’ambiance et le son direct. L’éclairage utilise principalement la lumière naturelle ou les sources pratiques présentes dans le décor, simulant un éclairage réaliste en l’absence de caméra.
– Structure narrative : l’histoire se déploie lentement, souvent sans conclusion claire, évitant tout suspense artificiel ou structure dramatique prévisible. L’accent est mis sur la représentation du déroulement naturel de la vie. »
Voilà. Ça correspond bien à ma vision du naturalisme au cinéma. Et c’est tout ce que, effectivement, je n’ai pas envie de voir (ou de subir).
Et je précise de nouveau que Tintin n’est évidemment pas naturaliste, même si LES BIJOUX est le plus « naturaliste » des albums de la série. 🙂
« Est-ce que tu peux comprendre aussi, en sens inverse, que pour moi qui n’aime pas ce genre de cinéma, j’utilise cette expression de manière un peu plus légère ? »
Bien évidemment.
Depuis le temps, j’ai bien compris ce que tu entendais par naturalisme. 🙂
Il y a des grands films naturalistes comme il y a des navets naturalistes. C’est comme dans tout. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de découvrir des films qui me stimulent, quels qu’ils soient.
La caméra portée, par exemple, qui est citée dans l’article wiki, c’est devenu une tarte à la crème d’un certain cinéma naturaliste, souvent utilisée par des cinéastes médiocres qui espèrent cacher leur médiocrité derrière un procédé qui s’est imposé dans la foulée des premiers succès des frères Dardenne (qui ont signé quelques films très forts avant eux-mêmes de décliner jusqu’au point de signer dernièrement plusieurs films indignes de leur talent).
En ce moment j’amène mes élèves au cinéma voir un film italo-autrichien qui s’appelle LA PIVELLINA, l’histoire d’un couple de saltimbanques qui recueillent une petite fille abandonnée dans un parc de la banlieue de Rome, interprété par de vrais saltimbanques dans leur propre rôle..
Purée, condamné à voir le film en boucle…. Une pure torture pour moi… 😅
Tiendez bon ! Ton emploie est une profession « sacrée » -c’est pas moi, c’est Stephen Sondheim qui le dit ! Ton sacrifice (à répétition !) ne sera pas perdu : grâce à ça, il y a de grandes chances que tes élèves aussi soient dégoutés du brut de décoffrage cinématographique, et se tournent vers davantage de fantaisie et de sophistication.
L’éducation scolaire, c’est décidément une vocation OUARFF !
« En ce moment j’amène mes élèves au cinéma voir un film italo-autrichien qui s’appelle LA PIVELLINA, l’histoire d’un couple de saltimbanques qui recueillent une petite fille abandonnée dans un parc de la banlieue de Rome, interprété par de vrais saltimbanques dans leur propre rôle..
Purée, condamné à voir le film en boucle…. Une pure torture pour moi… 😅 »
La pivellina est un film que j’aime beaucoup.
Je trouve la démarche du duo à la réalisation très intéressante, une hybridation entre documentaire et fiction qui consiste de film en film à utiliser des personnes dans leur propre rôle et à les placer dans une situation de fiction.
Ils ont ainsi aussi réalisé notamment un très beau film autour de Vera Gemma, la fille de Giuliano Gemma.
Pour moi c’est un cauchemar sur pellicule et une torture à regarder (et en plus il est interminable)… Mais oui, à enseigner il y a effectivement des éléments intéressants, ne serait-ce que pour montrer qu’il y a des approches différentes pour aborder le cinéma.
« Pour moi c’est un cauchemar sur pellicule et une torture à regarder (et en plus il est interminable)… »
Alors que pour moi, le film pourrait durer deux fois plus longtemps sans que je voie le temps passer.
Le film aurait pu me plaire s’il avait été un vrai documentaire. Avec sa dimension de fiction, il rompt le lien qui aurait pu nous unir. Pour moi un film de fiction doit remplir pleinement cet élément : la fiction.
Et c’est pour cette raison que je ne supporte pas le cinéma (ou le divertissement) naturaliste.
L’an dernier, j’ai amené mes élèves voir YULI, le film qui retrace l’histoire de Carlos Acosta, le premier danseur étoile noir (et cubain). Le film possède aussi des éléments de documentaire (avec le véritable Carlos Acosta qui monte son ballet autobiographique). Mais ça reste une vraie fiction dans son ensemble (même si c’est un pur biopic), et ç’est sacrément poignant et dépaysant. Ce n’est sans doute pas naturaliste au sens strict, ça l’est sans doute un peu pour moi, mais j’avoue que je l’ai adoré. J’y ai trouvé suffisamment d’équilibre entre le réel quotidien et le fantasme pour que ce soit l’un des films que j’ai préféré sur le moment au cinéma (même si c’est un film espagnol réalisé par la femme du scénariste de Ken Loach…).
Ben oui mais tu vois ce passage vers autre chose, il n’a pas pu ou pas su le faire pour moi, l’ALPH ART est resté inachevé, le fameux UN JOUR D’HIVER, DANS UN AÉROPORT avec son principe expérimental d’un album sans début ni fin, il ne l’a jamais mené à bien et les deux derniers albums finis, VOL 714 et les PICAROS marquent quand même le pas par rapport à ce qui se faisait à la même époque (fin des années 60/début des années 70)… Ca m’évoque des cinéastes qui étaient aussi des immenses artistes comme Hitchcock ou Clouzot qui étaient tous les deux fascinés par la modernité, l’avant garde et qui en tant que metteur en scéne était des maitres, des expérimentateurs de génies mais qui au bout d’un moment ont trouvé leurs limites, Hitchcock le disait, il avait le sentiment qu’il y avait des choses qu’il ne pouvait pas faire et Clouzot comme Hitchcock ont abandonné des projets, Clouzot n’a pas fini L’ENFER qui aurait du être son grand film expérimental, Hitchcock a laisser tomber KALEIDOSCOPE son thriller erotico-pyschédélique, c’est comme ça, même si c’en était pas moins des artistes majeurs dans leurs domaines !
C’est vrai. On peut ajouter Chaplin aussi.
Bonsoir.
Un album que je continue à ne pas apprécier plus que cela malgré de nombreuses lectures. Du moins si, ce que j’aime admirer dans cette aventure de Tintin, c’est les dessins détaillés et soignés de Hergé. Du grand art et je ne me lasse pas de laisser trainer mon regard sur ces planches.
Une science de la formule et de la geste Hergeesque consommée. Chacun de ces articles Tintin est un régal.
LA CASTAFIORE est certainement mon album préféré pour toute la verve comique que tu décris si bien et ce volet gémeaux de son auteur. Le Tibet était l’abum de la dépression et de la mélancolie, La Castafiore respire la joie de vivre, le goût du bon mot, l’exploration sociologique (ah! ces artisans!) jusqu’au final apocalyptique qui sent le merguez frites à proximité du Château.
Effectivement, tout ce qui suit fait du Ad Libitum mais n’atteindra plus jamais les sommets de la série.
Comment Greg a réagi au rejet total d’Hergé de son script ?